Petite philosophie du parking

Liège prévoit de construire deux parkings souterrains, projet qui m’estomaque au plus haut degré. Ce billet a obtenu de nombreuses réactions construites et motivées, ce dont je me réjouis, a fortiori en vertu de leur caractère fortement contradictoire. Autrement dit, chers lecteurs, la question du parking sensibilise nombre d’entre vous. Petit essai de philosophie du parking.

Le parking est un symptôme. Il est l’âme damnée de la voiture. Le parking est à la fois l’achèvement, la raison d’être du trajet et à la fois la condition de réalisation de celui-ci. Sans parking, le déplacement automobile n’a pas de sens. Entamons une petite remontée à contre-sens de ces assertions.

Premièrement, le parking est une ressource gourmande en espace. De ce fait, c’est une ressource rare, d’autant plus dans des centres urbains fortement densifiés et conçus dans leur principe, un peu anarchiquement, à une époque où la voiture n’existait pas, tels que celui de Liège. L’augmentation chronique du trafic motorisé a pour conséquence logique la raréfaction croissante des emplacements de stationnement, et donc une pression accrue en vue de la construction de nouveaux équipements.

Le problème est double à cet égard. D’une part, c’est d’espace public qu’il s’agit, et toute construction supplémentaire grignote un peu plus l’espace public, au détriment donc de ses autres « co-propriétaires » : les piétons, les cyclistes et autres usagers faibles de la route. D’autre part, la place de parking est devenue une sorte de quête à laquelle l’automobiliste ne peut déroger.

Deuxièmement, il convient de revenir sur cette notion de quête. L’emplacement de stationnement est la destination privilégiée par essence de tout déplacement. Ce simple fait, couplé à la raréfaction des places, donne un tour presque métaphysique à la recherche d’un parking. Le conducteur anticipe la pénurie, la redoute, sachant que s’il est bredouille, son trajet ne sera pas pleinement accompli. Plus les ressources à mobiliser pour prendre sa voiture sont grandes, plus le conducteur concevra de la frustration de ne pas trouver d’emplacement ou d’en trouver un mauvais.

Parce que, troisièmement, là est le problème : trouver une place est absolument nécessaire. Or, les places étant rares (et chères, de ce fait), l’automobiliste se trouve, à leur égard, dans une situation de dépendance. Comme toute situation de dépendance, celle-ci est marquée par un rapport amour / haine. Amour, parce qu’il faut trouver une place, sans quoi le trajet n’a pas abouti et que cette place permettra d’accomplir ce pourquoi le trajet a été initié. Autrement dit, si le conducteur prend la peine de prendre sa voiture, une place de parking est une récompense de ses « efforts ». Haine, parce que ce rapport est ambigu, que les places sont rares et chères et que, de plus en plus fréquemment, l’exercice s’achève par une frustration intense, et au prix d’efforts décuplés.

Finalement, le parking est un symptôme. Il est un symptôme du lien de dépendance entretenu à l’automobile. Tout part du problème qu’en dépit de l’augmentation continue des coûts, directs et indirects, de la conduite automobile, la solution reste avantageuse – en termes d’efforts et de ressources mobilisées – pour bon nombre d’usagers de la route. Pour le formuler différemment, quels qu’en soient les inconvénients, les automobilistes préfèrent leur voiture à d’autres modes de déplacement : transports en commun, voies de mobilité douce.

Le parking est l’alpha et l’omega de l’automobiliste.

Dès lors, pour en revenir à la question qui nous anime, faut-il construire des parkings souterrains à Liège? On peut se poser cette question en termes d’espace public et en termes de « philosophie du parking ».

Tout d’abord, d’une part, cela n’empièterait pas sur l’espace public puisqu’il s’agirait d’espaces à créer, à ouvrir. D’autre part, le projet consiste actuellement à juxtaposer au parc de stationnement existant deux parkings supplémentaires. Dans cette perspective, cela ne fait qu’accroître le nombre d’emplacements, sans aucunement prévoir la possibilité d’une quelconque compensation.

On comprend bien, Gilles et Frédéric, que la construction de ces parkings devrait s’accompagner d’une vision stratégique, d’un vaste plan de désengorgement de l’espace public « à ciel ouvert », comprenant une réhabilitation d’espaces verts, des réseaux de transport en commun, des voies cyclables. On n’en est tout simplement pas là. La ville propose deux parkings supplémentaires, point. Aucune espèce de compensation n’est imaginée à l’heure actuelle. Il avait bien été question d’inscrire ces parkings dans un projet plus vaste, mais cette idée semble pour le moment écartée.

Ensuite et enfin, une réflexion en termes de « philosophie du parking » conduit à conclure que la construction de deux parkings supplémentaires conduit à entériner la dépendance à leur égard des automobilistes et la pression croissante qui s’exerce en faveur de la construction de parkings. C’est jouer le jeu du symptôme sans traiter le mal urbain à la racine. C’est enterrer la « quête » à laquelle est livré tout automobiliste dans une tentative dérisoire de l’externaliser. Dérisoire, parce que c’est une logique forcément (très) limitée, les espaces souterrains n’étant pas inextensibles.

Le risque serait d’en arriver à une cité bâtie complètement hors-sol et à la sérénité superficielle, dont les rues piétonnières et les charmants espaces verts dissimulent dans leurs entrailles un puits à noirceur et à goudron, le crissement de pneus et le râle de la ménagère qui cherche désespérément la place la plus proche de l’ascenseur. Une belle couronne posée sur une carie profonde, un peu à l’instar de Louvain-la-Neuve.

Liège enterrée avec ses parkings

Non, c’est non!

Non de non!

Non, non, non!

Pour ce qui est de mener des projets intéressants et de faire vivre la commune de Liège au rythme de l’innovation et de politiques un peu sensées d’urbanisme ou de mobilité, les autorités locales sont régulièrement aux abonnés absents.

Mais cette fois, ils dépassent clairement une limite en prévoyant d’injecter 15 millions d’euros dans l’édification de deux parkings souterrains supplémentaires, afin de concurrencer les opérateurs privés(si, vous avez bien lu!). L’un est prévu sous la place Cokerill, soit sur un site jouxtant l’Université de Liège. L’université a sa place au cœur de la Cité en tant que centre de savoir et d’apprentissage critique. En la maillonnant de toutes part d’autoroutes urbaines, les autorités en ont déjà dit long sur le respect et la liberté dont ils honoraient l’institution (sans parler des problèmes récurrents de mobilité à destination du campus du Sart-Tilman). Inutile d’en rajouter.

L’autre parking est prévu sous le parc d’Avroy, seul parc véritablement situé dans l’épicentre de Liège et lui aussi quadrillé de routes à trois, quatre voire cinq bandes, sans compter les nombreuses perpendiculaires qui rognent son unicité à chaque intersection routière. Ce parc est déjà ravagé en surface une fois par an par la foire et fait l’objet d’un manque d’entretien chronique le reste du temps. Construire des parkings souterrains à cet endroit achèverait de ruiner les lambeaux du parc qui ont survécu à la colonisation par l’automobile, par d’autres parkings (côté Pont d’Avroy) ou encore par le nombre excessif de voies routières.

Trop, c’est trop!

La ville de Liège étouffe littéralement sous le poids d’un trafic automobile complètement démesuré. Chaque matin, la foire d’empoigne automobile se répète comme un pitoyable cirque sans fin. La ville est sale, les bâtiments sont noirs. Les bagnoles envahissent déjà allègrement les trottoirs, les abords des rues et bien des espaces souterrains. On ne peut plus accepter ça! De toute évidence, construire de nouveaux parkings n’arrangera rien aux problèmes de trafic mais fera sombrer Liège encore un peu plus dans la politique du symptôme et du tout-à-la-voiture. Ainsi, de nouveaux parkings dont le but est d’être (un peu) moins coûteux vont forcément drainer un flux supplémentaire de bagnoles, lorsque Liège est déjà trop engorgée.

Deux remarques encore: l’opposition semble ne trouver à redire sur ces projets que sur des détails techniques (création de filiales, structures de financement, etc.). Deuxièmement, le fait de pouvoir injecter 15 millions d’euros pour ce projet néfaste pour la ville rend irrecevable a priori tout refus d’injecter des fonds publics pour des projets qui amènent vraiment une valeur ajoutée à la ville (qui a susurré « Liège 2015« ?)

PARK(ing) Day

Ce bref billet a pour but de jeter un éclairage sur un concept que je trouve complètement génial, le PARK(ing) Day. Conçu par le rebar group (« remixing your landscape »), l’idée en est très simple : en s’acquittant de la facture de l’horodateur, il s’agit d’occuper une place de parking et de la transformer, l’espace d’un instant, en un lieu de convivialité.

Un carré de pelouse, une soupe chaude en hiver, lecture de magazines, un stand informatif pour associations, un projet créatif (comme le redesign de panneaux routiers auquel pourrait participer n’importe quel passant), une auberge espagnole, un stand de signatures pour Liège 2015, … les déclinaisons sont potentiellement illimitées. Encore, selon moi, une belle et originale tentative de réappropriation de l’espace public, même si elle présente l’inconvénient de devoir honorer l’affreux bouffe-fric.

UPDATE : le site officiel (moche) du PARK(ing) day 2008 (le 19 septembre prochain)… L’idée d’organiser une espèce de Retrouvailles off (à Liège), ou d’alter-Retrouvailles, sur ce mode-là, pourrait être intéressante à creuser.