Rédactions, logique de marché et conflits

J’assistais ce soir à une conférence extrêmement intéressante, donnée par Jean-Jacques Jespers (le surnomme-t-on « 3J »?) à l’Université catholique de Louvain (UCL). Le thème en était « Opinion publique, médias et pouvoir politique : le choc des représentations et le poids des émotions« . Cette conférence était intéressante au moins à double titre. Premièrement, parce qu’elle faisait suite à une table ronde entre les plus éminents politologues, interrogés dans leur rapport aux médias (font-ils de la « volcanologie » politique, extrêmement réactive, rapide et adaptable au temps médiatique qui diffère du temps d’expertise?). Deuxièmement, cet exposé était magistralement dispensé par un expert académique qui, c’est le moins qu’on puisse dire, connaît le monde médiatique de l’intérieur.

Le mérite majeur consistait en une mise en perspective préalable, une relativisation fondamentale de la portée des médias informatifs « traditionnels ». Ainsi, l’image des « médias » actuellement discutée et véhiculée par les experts du récit médiatique, également sur internet (notamment sur ce blog) fait en réalité référence, pour une très large part, à autre chose que ce que « consomment » très majoritairement la plupart des gens. Que ce soit dans les magazines (surtout les programmes TV), la télé ou la radio, les programmes ludiques ou les divertissements l’emportent largement sur « l’information » au sens des doctes savants académiques ou des critiques, même « amateur », des médias.

J’aimerais revenir un instant sur un propos plus particulier de Jean-Jacques Jespers, à l’intérieur de ce microcosme du média « informatif ». D’autres conférenciers ont par ailleurs souligné les rôles respectifs de la triade politique, médias et public. Dans certaines dérives dénoncées, chacun porte sa part de responsabilité. Ainsi, sans entrer dans les rapports politiques/journalistes, le public, quant à lui, demande moins au paysage médiatique d’être un acteur influent sur la scène publique que d’être diverti et de se voir offrir du spectacle.

Ainsi, le pouvoir au sein des organes médiatiques glisse progressivement des journalistes au profit de managers, dont le but premier est de capter l’attention du public et de le fidéliser, notamment en répondant à cette demande. Cet objectif peut les mettre en porte-à-faux avec les journalistes, lesquels au demeurant souffrent d’une fragilisation de leur situation professionnelle. Ainsi, selon J.-J. Jaspers, on compterait aujourd’hui environ un quart de journalistes « faux indépendants » (problème juridique de déterminer la relation de travail entre le journaliste et son employeur, la controverse appartient aux tribunaux).

Le marketing éditorial imprègne ainsi les médias, qui recyclent des recettes éprouvées, de préférence bon marché, et génèrent l’évènement. Ce qui m’intéresse, c’est la fracture rapportée explicitement par M. Jespers entre l’équipe rédactionnelle et sa direction. Plus tard dans sa conférence, il affirmera que les choix rédactionnels sont de plus en plus dictés, la marge et l’indépendance des journalistes réduite petit à petit.

J’interviens sur ce point : on constate cette rupture de plus en plus marquée au sein de bon nombre de rédactions en France, il suffit de songer aux aventures du journal Le Monde et de son actionnaire très influent, Lagardère (il détient le contrôle des publicités dans Le Monde), ou de Libération avec de Rothschild. Des conflits ouverts ont éclaté.

Pour autant, la Belgique ne semble pas en reste de conflits, en tous cas en ce qui concerne la presse écrite. Comme je le mentionnais dans une intervention sur interMédias (voir notamment tous les liens pertinents pour ce qui suit), on relève plusieurs cas concordants. Ainsi, La Libre Belgique aurait à trois reprises condamné sévèrement M. Konen depuis son arrivée à la tête de la rédaction (information datant de juin 2007). Ensuite, Le Vif/L’Express ; l’excellent directeur de la rédaction, Jacques Gevers, y avait été remercié dans des conditions douteuses. Son remplaçant aurait critiqué son équipe dans un mail de service qui a filtré. Enfin, la rédaction du Soir, pour des motifs probablement en partie commerciaux, a récemment pris le contre-pied d’un de ses journalistes, dans l’affaire dEUS/Universal.

Bref, les rédactions belges fonctionnent-elles selon une logique de marché dans laquelle les journalistes peinent parfois à se reconnaître? Des conflits latents couvent-ils au sein des rédactions belges? Pourraient-ils, comme en France, déborder l’organigramme interne de la rédaction et s’étaler sur la place publique? Certains journalistes vont-ils entrer en résistance, un peu à l’instar de l’initiative XXI, qui montre que les règles de l’audimat biaisent parfois l’approche des médias et qu’il existe une demande forte pour la rigueur, la longueur et la qualité?

La question Le Soir / dEUS / Universal était abordée lors de l’émission interMédias à la radio sur La Première ce vendredi 25 avril à partir de 10h00 (détails).