Archives de catégorie : Economie

Barbarie ordinaire chez bpost

Franchement, il y a des fois où on aimerait que l’histoire soit moins caricaturale.

Il y a quelques mois, je reçois dans ma boîte aux lettres, sur laquelle est pourtant apposé un autocollant « pas de publicité », une … publicité de La Poste. On m’annonce sa transformation en « bpost », pour un meilleur service au client, sans toutefois qu’on m’explique en quoi le service serait effectivement meilleur.

Tournant typique d’une stratégie néo-managériale, on parle anglais parce que le français, c’est la langue du bas peuple, et que l’anglais, c’est la langue des rois: les actionnaires. Actionnaires qui, sans surprise, raflent la mise: en 2010, distribution record de dividendes.

En janvier 2011, barbarie ordinaire au programme; le dernier bastion postal de Sainte-Marguerite, le quartier dans lequel j’habite et m’investit, devrait fermer ses portes en mars. Bien sûr, la décision est tombée vite et mal, sèche comme un couperet. Les habitudes, c’est fait pour ne pas être pris; chantons, chantons, les louanges du flexible, de l’instable, de l’absence totale et délibérée de repères stables et rassurants. Le XXIème siècle sera adaptable1 ou ne sera pas.

Pour y faire la file relativement souvent, je sais à quel point ce bureau ne suffisait pas à absorber la demande des usagers clients, et pas que pour les services bancaires. Je sais que la population qui le fréquente est celle d’un quartier à part entière, qui compte pas moins de vingt-six associations et qui frémit d’une dynamique nouvelle.

Bpost, quant à elle, ferme ses antennes, au profit de « post points », succursales d’enseignes privées aux services très limités dont les services postaux ne sont pas, loin s’en faut, l’occupation principale. Elle restructure. Elle change. Elle arrache. Elle déplante. Elle extrait la productivité de son personnel comme on extrait du charbon d’une mine.

La résistance s’organise, évidemment prise au dépourvu. Elle tentera bien de griffer l’acier trempé du glaive, aveugle autant qu’implacable, qui s’abat sur ce bureau de poste et ses employés.

Pauvre société, barbarie ordinaire.

  1. pour les travailleurs et le vulgum pecus – rien ne permet de penser que l’actionnaire doive s’adapter à quelque moment que ce soit, par exemple quant à ses exigences pornographiques de dividendes []

L’Euro : stop ou encore ?

flouzeL’Euro, problème ou solution?

Il y a une dizaine d’années, l’Europe se dotait d’une politique monétaire commune.

Une crise financière plus tard, elle se pose des questions: l’Irlande, après la Grèce, connaît une explosion des taux d’intérêts de sa dette et voit son économie gravement menacée. L’Euro, cette politique commune, en est-elle la cause ou la solution?

D’un côté, l’Euro a causé cette crise. Pourquoi? Comme le suggère Paul Krugman, Prix Nobel d’économie, l’Euro est trop rigide et a privé les gouvernements nationaux de marges de manoeuvre dans leurs politiques économiques. Par exemple, il n’est plus possible de dévaluer sa monnaie pour attirer des investisseurs et des emplois sur un territoire national. L’Euro est donc un problème à ce titre, d’autant plus que certains États, l’Allemagne au premier chef, jouent à plein le jeu de cette rigidité.

D’un autre côté, l’Euro peut-il résoudre cette crise? Il est permis d’en douter. En effet, l’Euro, comme toute monnaie, nécessite une véritable politique économique, dont l’Union Européenne peine à se doter. La Commission tente, pourtant, de parvenir à cette fin, mais elle se heurte aux oppositions de bon nombre d’États membres: c’est une question de souveraineté sensible.

Le piège de l’Euro, c’est d’avoir dissocié politique monétaire et économique, de sorte que les États-nation sont dépossédés d’une partie de leur compétence politique, que l’Europe ne parvient pas à prendre en charge. La nature ayant horreur du vide, et les marchés encore plus, les investisseurs s’engouffrent actuellement dans ce vide.

Pour autant, quelles sont les alternatives?

La première est la sortie de l’Euro et le retour aux monnaies nationales. Une plus grande résilience générale du système, sans doute; le maillage formé par les monnaies différentes des États de l’UE serait plus diversifié et, au total, plus stable que ce « grand corps malade » qu’est l’Euro. Au total, je dis bien. Parce que, selon le scénario le plus plausible, cette résilience générale ne serait achevée qu’au prix du sacrifice de quelques États au marché: l’Irlande, la Grèce, demain le Portugal, pourraient devoir faire aveu de faillite, déposer le bilan, restructurer leur dette, et en générer une nouvelle à prix d’or, endettant des générations.

La seconde est une étape significative vers une Europe fédérale, dotée de compétences élargies de politique économique. C’est peu probable à ce stade, comme je l’ai dit, et pourtant n’est-ce pas la seule issue?

Lalibre.be – De l’Irlande au Portugal, la zone euro de nouveau ébranlée.

Du greenwashing au greenbashing

De l’état de grâce à l’état d’indigestion.

Nous sommes en train de dévaster notre habitat, personne ne songe plus à nier cette évidence. Les dérèglements environnementaux sont légion, inquiètent et sont, pour bonne part, très difficile à appréhender dans toute leur complexité.

Pour tout le monde?

Non pas. Une immense caste de vendeurs de breloques a bien compris comment exploiter cette peur et l’anesthésier à grands coups de business-as-usual. Dormez en paix, brave populace, et achetez nos bidules éco-efficients (un bel oxymore), nos voitures éco-performantes (le gouvernement paye pour ça), bref, tous nos machins plus ou moins verdâtres. Le marketing vert est un phénomène maintenant bien démasqué et analysé, ce qui ne l’empêche pas de fonctionner. On appelle cela le greenwashing.

Le problème, c’est d’avoir en général assorti cette verdisation un peu cheap de marges bénéficiaires proprement obscènes, d’autant plus que la couche de vert n’était jamais qu’apposée en surface1. Une stratégie délétère qui a largement contribué à répandre insidieusement l’idée que respecter l’environnement, ça coûte cher et c’est hors de portée de la bourse du vulgus pecum. Bien qu’inepte, ce message gagne en audibilité dans un contexte de crise, de précarisation de l’emploi et de grande stagnation sociétale.

On en sent maintenant les pénibles effets.

Lassés à juste titre qu’on prenne leurs vessies pour des lanternes, les consommateurs friands de contestation ont conspué l’écologiquement correct. Faut les comprendre. L’effet de mode s’estompe. Il devient presque de bon ton d’entonner des refrains populistes sur l’environnement, de renvoyer à leurs carottes les hérauts moralistes de ce nouveau christianisme qui ne s’assume pas. Merde, l’environnement, à la fin! On a bien le droit de s’en foutre plein les doigts puis de lécher à grands coups de langue. On appelle cela le green bashing. Merde au vert!

À l’état de grâce succède la disgrâce; l’indigestion. Les mauvaises réponses apportées aux vrais problèmes engendrent des réactions compréhensibles mais stupides.

On en est là, aujourd’hui. Tout le monde sait que ça va partir en couille. Mieux vaut sans doute s’en mettre une bonne dernière derrière la cravate et l’assumer avec cynisme2.

  1. l’exemple typique est MacDonalds, qui s’est mis à vendre des salades et a métamorphosé le rouge de son logo en vert. Point. []
  2. Allons, pour une enquête bien plus documentée sur le phénomène, voir l’excellent blog American Ecolo []

Taxer le capital ? Oui, mais lequel ?

La crise grecque et, par extension, de la zone euro, replace de grandes questions de politique économique au coeur du débat. Ce faisant, elle a permis la (ré)-apparition de clivages qui ont le mérite de clarifier les positions politiques. Ainsi, dans le cas de la crise qui nous préoccupe, on entend deux types de réponses, très clairement marquées sur l’axe « droite-gauche » de la politique économique.

À droite, on prône l’orthodoxie et la rigueur budgétaire. L’Etat doit maintenir l’équilibre à tout prix, et la solution est à chercher du côté des dépenses publiques, qu’il faut réduire. À gauche, on refuse cette solution. L’austérité budgétaire ne ferait que renforcer la crise et il faut au contraire maintenir, si pas augmenter les dépenses publiques (en investissement) pour relancer l’économie. L’Etat a donc besoin de moyens supplémentaires s’il veut combler ses déficits (dus à la crise économique); il doit les chercher du côté du capital, qui accapare une part trop importante des richesses produites, par rapport au travail.

Car c’est un fait: depuis quelques décennies, une part croissante de la richesse produite totale retourne au capital plutôt qu’au travail. Sur cette base, il peut donc être recevable de vouloir redistribuer autrement les fruits de la croissance et de la productivité.

Mais comment s’y prendre, concrètement? Car « taxer le capital », c’est avant tout une formule qui ne dit rien de la manière dont on entend procéder. Il y a pléthore de possibilités: taxer les revenus de l’épargne, la plus-value d’actifs boursiers, les transactions (spéculatives ou non), les institutions financières, et j’imagine qu’il doit en exister bien bien d’autres encore.

Bref, ces options sont autant de choix politiques, fort différents cela va sans dire. Alors, taxer le capital, oui, mais lequel?

La Grèce, un problème archi-compliqué

La situation actuelle et ses deux options politiques

stormoverGreeceCe n’est un secret pour personne: la Grèce connaît actuellement des difficultés économiques, qui pourraient bien être en voie de s’apaiser. Que se passe-t-il vraiment? En gros, le déficit du pays pour l’an dernier a été très important, et les marchés doutent aujourd’hui que l’Etat grec pourra rembourser sa dette. La conséquence est double: la Grèce doit emprunter de l’argent à un taux très élevé (ce qui augmente donc encore sa dette, cercle vicieux) et l’emprunt grec est dévalorisé sur les marchés. Le risque de faillite de la Grèce est donc réel. Petite tentative de décodage, très simple.

Dans les médias, on entend deux discours très différents. L’un prône la responsabilité de l’Etat grec qui doit assumer seul ses erreurs; la zone euro, dont la Grèce fait partie, n’a pas à intervenir et, quant aux marchés, la situation se calmera dès le retour à des finances saines. L’autre discours dit au contraire qu’il est inacceptable que les marchés dictent le « cours boursier » d’un Etat, quitte à le mettre en faillite; que, dès lors, la Banque centrale européenne doit intervenir, et qu’une solidarité doit se manifester au sein de la zone Euro.

Qui a raison, qui a tort? La faute à la Grèce, ou la faute aux marchés?

Retour sur les origines du problème

Réponse: aucun des deux, mon capitaine. La chronologie des événements laisse apparaître une situation très compliquée. Tout d’abord, c’est la crise économique. Beaucoup de banques et d’entreprises se retrouvent coincés dans une tourmente des marchés, et les plans de relance initiés par les gouvernements se multiplient. Ils coûtent très cher, donc accroissent logiquement les déficits publics un peu partout.

En Grèce, la situation était pourrie. Depuis plusieurs années, les chiffres du déficit public étaient trafficotés pour correspondre aux critères du Traité de Maastricht, qui prévoit la zone Euro. En 2009, le gouvernement grec a dissimulé un déficit qui allait s’avérer monter à près de 13 % du PIB, ce qui est immense! Depuis lors, ce qui ne simplifie rien, un gouvernement de gauche a pris le pouvoir: ses membres ne sont donc pas responsables des erreurs commises par leurs prédécesseurs.

Lorsque la supercherie a été dévoilée, les Etats membres de la zone Euro et la Banque centrale européenne l’ont mal pris. Quand on entre dans la zone Euro, on a des droits mais aussi des devoirs, et la Grèce n’a pas respecté ses devoirs. Plusieurs intervenants ont donc fait savoir qu’il était hors de question qu’ils payent les pots cassés à la place de la Grèce.

Là-dessus, ce qu’on appelle des « agence de notation », qui « notent » la valeur de l’emprunt de tel ou tel État, en fonction de sa capacité à rembourser, se sont affolés: et si la Grèce s’avérait incapable de rembourser, et tombait en faillite?

Échaudés par la crise, les investisseurs se sont mis à fuir comme la peste ce fruit pourri qu’était devenue l’économie grecque, créant un mouvement de panique sur les places financières et plongeant l’économie grecque dans une tourmente, dont elle ne sortira qu’en piteux état…

Le problème, c’est que cette chute du titre grec faisait manifestement les affaires de quelques groupes financiers, à en croire le journaliste Jean Quatremer, au moins une grande banque américaine (sauvée par le gouvernement) et deux fonds de pension américains (qui gèrent des capitaux incroyablement énormes) ont parié sur une chute du titre grec. Ils ont manoeuvré pour déstabiliser le cours de l’action grecque, en quelques sortes. Ca a tellement bien marché qu’ils se sont attaqués, dans la foulée, à d’autres États comme le Portugal et l’Espagne, l’Irlande et, progressivement semble-t-il, l’Italie.

Et maintenant?

On voit bien que la situation est un petit peu plus compliquée que « c’est la faute aux États » ou « c’est la faute au capitalisme financier ». En réalité, la responsabilité est distribuée entre le gouvernement grec (mauvaise gestion), BCE (erreurs de communication), fonds de pension (stratégies dilatoires) et investisseurs (cèdent à la panique).

Aujourd’hui, il semble tout de même que la réaction des marchés soit largement disproportionnée au regard de la vraie gravité de la situation. L’actuel gouvernement grec a l’air de vouloir jouer cartes sur table (transparence) et a prévu un plan d’assainissement des finances publiques modeste, mais crédible (revenir à 8,7 % de déficit en 2010, puis diminuer de 2 ou 3 % en 2011 et 2012, jusqu’à atteindre l’équilibre). Il est normal que ce processus prenne un peu de temps et il faut maintenant laisser la Grèce panser ses plaies – car les stigmates sur « l’économie réelle », sur l’emploi notamment, seront bien profonds.

Si l’irrationnel et la panique devaient continuer à prendre le dessus, il faut impérativement des gestes d’apaisement au niveau de la Banque centrale européenne. Que ce soit  un engagement à couvrir la dette au-delà d’un certain seuil, ou à prêter de l’argent à un taux réduit à la Grèce, j’imagine que plusieurs solutions sont possibles. Cela éviterait de déstabiliser la zone Euro dans son ensemble. Mais il faut mettre un frein à une tourmente qui, au-delà d’un certain stade, n’a plus rien de strictement logique.

Eviter d’imposer à tout prix

La Californie, une des plus grandes puissances économiques mondiales, vient d’adopter par la voie parlementaire un plan d’assainissement de ses finances. Celles-ci se trouvaient dans un état si désastreux que l’État a bien failli mettre la clé sous le paillasson.

Nous sommes biens soulagés d’apprendre qu’un merveilleux récif sous-marin a été préservé de l’opération “Save the State“. C’est bien le moindre courage politique dont pouvait faire preuve un Parlement qui, pour le surplus, a adopté sans broncher un plan de sauvetage dont le mot d’ordre était : surtout pas d’imposition supplémentaire.

C’est le grand débat budgétaire en Californie. Les démocrates, ces dépensiers à l’outrance, ne pensaient qu’à asservir le peuple en lui soutirant plus de cet argent honnêtement gagné. Quant aux républicains, leur très mauvaise gestion des deniers publics, les dépenses somptuaires et le gaspillage à tout-va les ont conduit – avec l’État qu’ils dirigaient – au bord de la faillite.

Pourtant, la seule réponse fut de réduire, réduire, réduire les dépenses publiques, dans un état ou moult dépenses seraient amplement justifiables. Le leitmotiv fut même à l’exact opposé d’une “réduction” ; il s’agissait surtout de “ne pas augmenter” l’assiette d’imposition. Le mot d’ordre généralisé : ne pas taxer les riches résidents californiens.

D’où une réponse à sens unique à la crise économique, bien que limitée : réduire les dépenses publiques. Pas de quoi résister à l’imparable syllogisme, qui vaut aux USA où les dépenses publiques sont, par hypothèse de départ, réduites au maximum : 1. L’État n’a plus d’argent ; 2. Le manque d’argent se compense par des moyens supplémentaires et 3. L’État doit donc trouver des moyens supplémentaires. CQFD.

Google Inc. endigue la fuite des cerveaux

Inquiet de laisser son monopole sur le marché des moteurs de recherche s’enrayer et, surtout, terrifié à l’idée de perdre la dynamique d’innovation qui l’anime depuis sa création, le géant américain Google Inc. vient de réagir, en faisant ce qu’il fait de mieux : un algorithme.

Cet algorithme établit un “profil de risque” des employés, basé sur une série d’indicateurs, pour déterminer lesquels, parmi les 20 000 qu’en compte l’entreprise, sont les plus susceptibles de quitter prématurément leur fonction. Les rouages de cette méthode qui sont, comme de coutume, jalousement gardés par ses concepteurs, incluraient notamment les rapports d’évaluation, les promotions et l’évolution barémique des employés.

Comme le dit le Wall Street Journal, “appliquer une équation complexe à une question fondamentale de gestion des ressources humaines, c’est du Google en plein” (Applying a complex equation to a basic human-resource problem is pure Google). Ces brillants éléments peuvent manifester, à un moment donné, le désir de quitter une entreprise qui s’est éloignée des promesses dont sont emplies les start-ups, au fur et à mesure que sa taille s’est accrue.

Le directeur des ressources humaines, Laszlo Bock, l’annonce avec pertes et fracas : “[l’algorithme de Google] aide la firme à pénétrer l’esprit des gens avant même qu’ils ne se rendent compte qu’ils pourraient la quitter” (Google’s algorithm helps the company get inside people’s heads even before they know they might leave).

On imagine sans peine les idées terriblement séduisantes et les promesses pleines de potentiel que permet une telle conception de ressources humaines, en termes de politique migratoire. Quelle facilité dorénavant d’identifier ceux des pieds nickelés, un peu moins “nickelés” que leurs congénères, à qui l’ont pourrait décerner l’insigne honneur de franchir les barrières de la forteresse européenne (la fameuse “immigration économique”)! Ce n’est pas tout ; non contents de draîner les éléments les plus prometteurs hors de leurs terres natales, un tel outil permettrait, à l’inverse, de cibler les bons éléments susceptibles de foutre le camp, et de mettre en place des mécanismes spécifiques pour les en dissuader. Bref. Tout cela ne nous rendra pas Aldous Huxley…

Qu’ainsi émerge le sens !

I. L’information formidablement informatique

A ma droite, les tenants du média-multimédia, du flux d’information en continu, du journalisme hyperactif et impliqué sur tous les différents espaces qu’ouvrent les nouvelles technologies. Les avantages, cher lecteur, tu en fais notamment l’expérience en ce moment-même ; libre à toi d’interagir, avec très peu de moyen, d’exprimer, d’échanger et de collaborer sur ce blog, à la vitesse du clavier. C’est une liberté nouvelle mais qui n’est pas sans risque : le pire côtoie le meilleur, y compris en terme d’information. L’immanence brutale de l’information, sa péremption instantanée et finalement son inflation galopante qui, si l’on poursuit la métaphore avec le sens économique du mot « inflation », conduit à diminuer la valeur de l’information à mesure qu’augmente la quantité qui en est acheminée ; ces facteurs conduisent à rendre le écueils des TIC aussi vertigineux que leur potentiel prometteur. Des espaces riches, souvent ; parfois trop, parfois galvaudés.

II. L’information formidablement papiérisée

A ma gauche, les tenants d’un autre journalisme, que je ne remercierai jamais assez pour avoir eu le cran de se jeter corps et âme dans l’aventure XXI. Un an après, l’initiative est plus qu’un franc succès, c’est un plébiscite. Il m’est loisible maintenant d’affirmer le sentiment que m’a procuré la lecture du premier numéro ; je réapprends à lire. C’est un processus initiatique, qui demande certainement un effort, au début, pour se laisser percer par le sens fécond de ces articles, remarquablement rédigés et documentés. Il s’agit de tisser une toile de moments, de situations, de personnages, qui donnent finalement une vision globale que l’on sent instinctivement plus juste que n’importe quelle dépêche AFP. Félicitations à l’équipe de XXI !

III. Et au milieu, coule la rivière

Au milieu, la nécessaire conjonction vers des médias de qualité, la convergence inévitable d’un journalisme rigoureux, intelligent et critique, véhiculé auprès du plus grand nombre à la vitesse des technologies de l’information et de la communication. A mon sens, les tenants des deux options (renseignés ci-dessus) travaillent avec pour horizon une telle démarche intégrée (que les intéressés me signalent si je fais erreur). Le meilleur exemple à l’heure actuelle, en francophonie, est probablement à chercher du côté d’Arrêt sur Images. Tout en tombant dans certains travers (l’impératif « cherchez le buzz »!), que je n’évite moi-même parfois qu’à grand-peine, ASI fait preuve d’une veille médiatique et politique particulièrement lucide et éclairée, par le biais d’une site web riche en contenu multimédia, où la part belle est laissé à l’interaction avec le lecteur.

Avec son angle d’approche très particulier, Entreprise globale promet d’être une plateforme riche de sens et de créer des outils innovants, combinant le meilleur de la technologie à une démarche intellectuelle structurée et pertinente.

Ces deux outils, parmi tant d’autres, ont pour vocation d’instaurer des « labels qualité » au sein d’espaces technologiques potentiellement infinis mais où le pire cotoie le meilleur, à l’image de la société en général. « Label qualité », si l’on veut, c’est permettre à l’information d’attérir, lui donner une perspective, du recul. C’est la digérer et l’entourer d’un cadre analytique pertinent, c’est lui restituer une portée critique que l’information-minute ne permet pas. C’est donc essentiel, tout simplement.

Résistance enneigée

Il neige… Il neige sur Liège…

Une neige abondante, soyeuse, qui recouvre implacablement toitures et maisons, routes et trottoirs, artères et impasses.

Qu’il est bon, un matin, un matin seulement, de s’abandonner à la contemplation de sa ville couverte d’un voile immaculé! Le spectacle est si rare, l’âpreté de la chute si prononcée!

Que tombe la neige, dans une lente harmonie, et c’est la ville qui ralentit.

La neige, de ses flocons glacés, parasite le script productiviste, enraye la machine à métro-boulot-dodo, foie gras-champagne-soldes. Que tombe la neige et ce sont les voitures qui ralentissent, patinent, les camions qui turbinent à vide, ce sont les travailleurs qui s’octroient qui une journée de congé, qui un petit retard, ce sont les clients qui se font rares, c’est la ville qui respire. Un peu.

Bien sûr, à elle seule, la neige ne suffit pas à congeler une cité bien trop ardente pour ça.

Mais c’est un bon début. Et une harmonie bienvenue.

Avis de panne sèche politique

Noël 2008 marquera d’une pierre blanche l’histoire politique belge. Avec la chute de Leterme Ier suite au Fortisagte, c’est l’impéritie sèche et totale du gouvernement qui transparaît (une fois de plus) au grand jour. Fantoche, ce gouvernement n’a jamais été en mesure de faire illusion, de sa naissance branquignolesque à son euthanasie précoce. On annonce aujourd’hui un simple remaniement avant remise en selle de cette improbable « pentapartite » dont le seul objectif semble être d’éviter à tout prix un retour aux urnes précoce.

Finalement, le Roi a tenu un discours de bon sens cette année, insistant avant tout sur le contexte international, sur le nouvel ordre mondial au sein duquel la Belgique et ses petits conflits internes nagent à contre-courant. N’est-ce pas un magnifique auto-crime de lèse-majesté que d’admettre en creux l’insignifiance de la Belgique à l’échelle européenne et globale?

Concrètement, où en sommes-nous? Dans la plus stricte impasse.

Ce gouvernement complexe, multipolaire et pléthorique (23 ministres et secrétaires d’Etat, si mes calculs sur la photo du Soir de ce jour sont corrects) a presque mis plus longtemps à se former dans la douleur qu’à fonctionner. Même constitué, il fut parsemé d’opposition interne et de crises à répétition. Leterme et Reynders se sont bien tapé fort sur le ventre en s’auto-congratulant du sauvetage des banques, seule action vraiment palpable du gouvernement qui, ironie du sort, en fut aussi le fossoyeur indirect.

Pour nous résumer, d’une part nous avons une Belgique, petit pays qui s’inscrit, avec peu de moyens, dans un contexte global marqué par une crise financière d’ampleur sans précédent. D’autre part, nous avons un pays clairement hors d’état de fonctionner. La cause première en est très probablement le paysage institutionnel tout simplement ingérable, qui suppose un remodelage en profondeur, une véritable tabula rasa des institutions, sous peine d’aller droit à la scission. Un second facteur, dont il est difficile de déterminer la provenance, complique la situation : c’est le manque flagrant de charisme des élites politiques actuelles, lesquelles semblent privilégier le calcul, les opportunités stratégiques et les visées personnelles à une quelconque notion de bien commun, de confiance ou d’esprit constructif. On pourrait en effet soutenir que la génération politique actuelle ne forme pas précisément une classe soudée… A vrai dire, qu’il n’existe pas vraiment de génération politique actuelle.

Double contexte de crise radicale, donc, qui appelle à mon sens des réponses qui ne le sont pas moins. A problème grave, solutions inédites et fortes. Or, que constate-t-on? Aussi bien en ce qui concerne la crise financière que la crise politique, on constate une grande indigence des moyens utilisés pour aller de l’avant.

Là où des réformes en profondeur, des changements structurels sont attendus, du vent. Du bricolage. Des rustines. Des mesures ponctuelles, immédiates, urgentes. En ce qui concerne le système financier, elles sont certes adoptées sans préjudice d’une réflexion sur l’avenir du système lui-même. Mais on en reste tout de même, à mon sens au stade du discours et de l’idéologie (« il faut réguler l’économie »). D’abord, je n’ai vu aucun acte concret visant à entériner toute réflexion de fond. Ensuite, la Belgique serait peut-être bien en peine d’imposer de telles mesures systémiques : que je sache, j’ai pourtant entendu fort peu d’appels en ce sens aux instances adéquates, européennes et mondiales (la Belgique n’a-t-elle pas siégé au Conseil de sécurité de l’ONU?).

En ce qui concerne le système politique, navire à la dérive, c’est encore plus consternant car ce sont celles et ceux qui en composent le frêle esquif qui en dirigent également la barre. Aucun prétexte pour foncer droit au naufrage, donc, sauf le cas de volonté délibérée (ce qui relèverait d’un cynisme auquel je ne puis me résoudre). Comment se fait-il que, malgré la crise politique, institutionnelle et de leadership, aucune figure charismatique n’émerge pour remettre un peu d’ordre et forcer les mesures indispensables, déplaisent-elles au plus grand nombre?

La première de ces mesures, à mon sens, est un grand rebattage des cartes électorales en 2009, ce que Wilfried Martens, probablement poussé par les équipes en place, a voulu éviter à tout prix. Je le maintiens : aller aux urnes en 2009 permettrait de dégager la Belgique de tout échéance électorale pendant une éternité politique (3 ans!), instaurerait de la symétrie entre les niveaux de pouvoir et permettrait une réflexion cohérente (parce que issue de coalitions semblables) et concertée sur l’indispensable réforme de l’Etat.

Ceux qui réfutent cette solution avancent qu’elle nuira à la stabilité de l’Etat, qui en a bien besoin en ces temps troublés, ainsi qu’en prédisant la montée des extrémismes de tout poil. Ceci est aisément falsifiable. En effet, la crise financière amène l’instabilité : c’est pourtant se leurrer de croire que le fédéral fonctionnera « comme si de rien n’était » en contexte électoral, régional et européen. L’imbrication des enjeux propres aux différents niveaux de pouvoir fait que le fédéral sera paralysé de facto, a fortiori au vu du bilan médiocre engrangé par lui jusqu’à présent, suite à sa pénible formation. Quel facteur permettrait d’imaginer la pentapartite rafistolée de partir sur les chapeaux de roue et d’engranger des résultats exceptionnels dans un contexte de campagne électorale?

Deuxième contre-argument : si les élections de juin 2009 risquent bien d’être le théâtre de la montée des extrémismes ou du populisme, cela n’est pas une raison pour ne pas les organiser. Que je sache, exception faite de juin 2007, les extrémismes montent inéluctablement d’élection en élection, surtout au nord de la frontière. C’est un symptôme, pas une cause. Il faut en prendre son parti et en tirer les justes conséquences, qui ne peuvent consister, en aucun cas, à contourner ou éviter une échéance électorale…

Bref, la Belgique est à la croisée des chemins et a besoin, plus que jamais, d’une classe politique unie et visionnaire (enfin, rangée derrière une vision cohérente – car des visionnaires, il y en a au Nord du pays et, croyez-moi, vous ne les voudriez pas dans votre gouvernement). C’est à ce prix qu’il sera possible de répondre aux impératifs posés par la crise financière et politique. Cela ne se crée pas sur commande : il y faut un vote citoyen, une volonté de table rase et de reconstruire à neuf, sans tabous (sans tabous, j’ai dit!) ainsi que dans un état esprit tourné vers l’avenir. Et vite… !