Archives mensuelles : mai 2010

Le poids des mots

Nuage de tags généré sur l'article "Crise financière" sur Wikipédia

Irène Kaufer écrit un excellent article sur l’importance de problématiser le vocabulaire de la crise économique, autrement dit de refuser le diktat des termes communément employés – et qui pourtant sont lourds d’implications, de significations, de partis-pris.

Dans une chronique de Libération, Pierre Marcelle écrit : « De « la crise » et tout ce qu’elle recouvre, on devrait cesser de gloser avec les mots de l’adversaire (marchés, taux d’intérêts, croissance, déficits publics, inflation, déflation, etc.) qui, la désincarnant, la réduisent à une inéluctable abstraction ; à une expertise » (1).

D’abord, la « compétitivité » (…).

Autre exemple, le « non marchand » (…).

Une intervention salutaire que je complémente de la réflexion suivante:

Excellent, excellent! Très stimulant.

C’est vrai qu’on porte rarement assez d’importance à la signification des mots et à leur portée. Je pense au terme de « gouvernance », aussi, qu’on rabâche à tue-tête dans tous les domaines de recherche, de l’économie à la science politique… Personne n’a la moindre idée d’où ce terme provient, de ce qu’il veut dire (controverses infinies) et surtout de son profond ancrage idéologique. Beaucoup d’oripeaux dont il faut se débarrasser avant de faire usage du terme…

Autre exemple: le Ravel. Le réseau des voies lentes. Dans une société du tout-à-la-vitesse, on ne saurait mieux qualifier ces rares spaces alloués à la mobilité « inutile », lente car elle n’est pas rapide… Piétons, cyclistes, autant dire le réseau de « voies boulet », des voies de cul-de-sac productiviste!

Voir le blog d’Irène Kaufer

Il faut scinder la sécurité sociale

Lisez cette tribune de Walkowiak: il y explique que l’analyse de Bart de Wever sur l’état de la Belgique est partiellement fondée. Tout plaide, tout est prêt aujourd’hui pour deux entités politiquement et juridiquement distinctes, réunies sous une coupole confédérale, chargée des attributions régaliennes: justice, intérieur, affaires étrangères.

Le reste, tout le reste, il faut maintenant commencer par le brader, sécurité sociale y compris. Tout. Après, on peut reconstruire des mécanismes de solidarité, pleinement délibérés et consentis. On peut aussi ne pas le faire.

Car, que se passe-t-il pour le moment? Les francophones persistent à entretenir de savantes confusions. D’une part, ils maintiennent un flou absolu sur les compétences à régionaliser. Du bout des lèvres, il lâchent à reculons un point de détail. D’autre part, ce faisant, ils font perdurer une logique centrifuge, celle d’un Etat central en voie de délitement au profit de ses entités fédérées. Enfin, ils sont unanimes pour refuser toute modification du régime de sécurité sociale.

Les partis francophones savent ce qu’ils ont à y perdre: ces millions d’euros qui transitent de la Flandre à la Wallonie. Dans leur logique, il faut préserver ces mannes à tout prix. Pas de choix politiques douloureux ni d’arbitrages contraignants dans l’immédiat, certes. Mais, à terme, les partis francophones se tirent une triple balle dans le pied.

Primo, ils cautionnent par leurs actes les reproches qui peuvent leur être adressés par la Flandre: ils reconnaissent bel et bien l’existence d’une solidarité fédérale – c’est-à-dire d’un soutien financier opérant du Nord au Sud. Secundo, sur fond de crainte de déclin économique en Flandre, ils attisent la panique d’une Nation qui sent sa destinée lui filer entre les doigts; ils exacerbent le nationalisme flamand. Tertio, et c’est sans doute le plus important; en se cramponnant à ces mannes financières, les partis francophones s’inféodent de facto, proscrivent la possibilité de reprendre leur sort en main et d’affirmer leur autonomie, dans la douleur certes, mais avec le panache de celui qui sait que demain lui appartient.

Bart De Wever a raison? | RTBF INFO.

Taxer le capital ? Oui, mais lequel ?

La crise grecque et, par extension, de la zone euro, replace de grandes questions de politique économique au coeur du débat. Ce faisant, elle a permis la (ré)-apparition de clivages qui ont le mérite de clarifier les positions politiques. Ainsi, dans le cas de la crise qui nous préoccupe, on entend deux types de réponses, très clairement marquées sur l’axe « droite-gauche » de la politique économique.

À droite, on prône l’orthodoxie et la rigueur budgétaire. L’Etat doit maintenir l’équilibre à tout prix, et la solution est à chercher du côté des dépenses publiques, qu’il faut réduire. À gauche, on refuse cette solution. L’austérité budgétaire ne ferait que renforcer la crise et il faut au contraire maintenir, si pas augmenter les dépenses publiques (en investissement) pour relancer l’économie. L’Etat a donc besoin de moyens supplémentaires s’il veut combler ses déficits (dus à la crise économique); il doit les chercher du côté du capital, qui accapare une part trop importante des richesses produites, par rapport au travail.

Car c’est un fait: depuis quelques décennies, une part croissante de la richesse produite totale retourne au capital plutôt qu’au travail. Sur cette base, il peut donc être recevable de vouloir redistribuer autrement les fruits de la croissance et de la productivité.

Mais comment s’y prendre, concrètement? Car « taxer le capital », c’est avant tout une formule qui ne dit rien de la manière dont on entend procéder. Il y a pléthore de possibilités: taxer les revenus de l’épargne, la plus-value d’actifs boursiers, les transactions (spéculatives ou non), les institutions financières, et j’imagine qu’il doit en exister bien bien d’autres encore.

Bref, ces options sont autant de choix politiques, fort différents cela va sans dire. Alors, taxer le capital, oui, mais lequel?

Constitution : arrêtons de violer la vieille dame

La Constitution, c’est la norme fondamentale d’un pays1. C’est celle qui structure tout le droit, qui sert de base et d’arbitre à tous les documents légaux. En fait, il existe toute une série d’instruments juridiques, et ils ne sont pas tous de même « valeur ». C’est la hiérarchie des normes.

Devinez quoi? Au sommet, tout en haut, on trouve la Constitution.

On comprend bien que c’est fondateur, une Constitution. C’est le socle de l’État. C’est un document qui doit être stable, dans son texte, tout en étant souple2. En principe, on ne devrait pas le modifier sans cesse et, moins encore, y inscrire des compromis politiques compliqués.

C’est pourtant ce qui se produit, puisque le gouvernement et le parlement contournent l’esprit de ce qu’on appelle la « procédure de révision », c’est-à-dire le mode d’emploi qui permet de modifier le texte de la Constitution. En gros, ils s’arrangent depuis plusieurs décennies à pouvoir la modifier quand ça leur chante, au gré des humeurs politiques3.

Cela conduit à déprécier la puissance normative de la Constitution. À tel point qu’on en vienne à proférer des énormités telles que « légales, mais contre la Constitution », il y a un gouffre que, franchement, il vaut mieux ne pas franchir4.

« Le scrutin est légal mais contre la Constitution » – lesoir.be.

  1. dans un régime juridique tel que nous le connaissons []
  2. et, pour ce faire, suffisamment vague []
  3. sur une liste restreinte d’articles, il est vrai []
  4. si ceci est une gaffe de plus, elle n’a rien de drôle []

L’abstention : une alternative ?

noblesse_electionS’abstenir, c’est mal, c’est très mal. Les abstentionnistes – Charles nous explique qu’ils se constituent en mouvement cette fois – n’ont pas droit de cité dans un pays où le vote est obligatoire. Ce sont des inciviques, des irresponsables. Admettons ces prémisses de raisonnement parues dans le Soir. La DH rappelle les sanctions prévues et puis, après tout, c’est un droit acquis de haute lutte historique. Bref, injonction est faite à l’électeur de se rendre aux urnes. Jusque là, admettons cette hypothèse de travail1 , mais la question demeure entière: pour quoi faire?