Archives mensuelles : avril 2010

L’opportunité de l’alternance

Les élections qui s’annoncent sont incompréhensibles et inacceptables. Pourtant, à toute chose malheur est bon, et cet épisode tragique de l’incontinence politique belge pourrait trouver – à moyen terme – une issue politique souhaitable.

D’abord, ces élections sont incompréhensibles. Elles ont été provoquées par une suite de posture, de provocations, de gesticulations, tout autant que par le vrai problème de fond qui divise profondément – la scission de BHV. Les enjeux de BHV sont importants, très importants, mais ils doivent être relativisés à l’aune de la taille de notre pays et de tous les autres problèmes inscrits à l’agenda politique.

Ces élections anticipées sont ensuite inacceptables. Le timing est désastreux par rapport à la Présidence de l’UE; impossible de faire preuve de volontariat ou d’initiative dans un contexte politique si précaire (tout au plus de la gestion). Un drame pour la Belgique dont le rôle moteur pour l’UE est crucial. Et puis, le coût est exorbitant par rapport aux bénéfices – du côté francophone, aucun bouleversement majeur des lignes n’est escompté. De manière plus générale, on voit franchement mal ce que ces élections vont modifier au paysage actuel, si ce n’est en pire. Il n’est pas inutile de rappeler que les appareils de partis verrouillent passablement bien la composition des listes et que différents mécanismes font que, grosso modo, ce sont les mêmes têtes que l’on retrouvera à la mi-juin.

Toutefois, toutefois, à moyen terme, il y a une immense opportunité à saisir: celle de regrouper les élections à tous niveaux de pouvoir en 2014, à l’exclusion des collectivités locales. 2014, ce sont les élections régionales, communautaires et européennes. Une législature fédérale 2010-2014 nous conduit à la même échéance. D’ici là, il faut ajuster les élections fédérales à un terme de 5 ans, en concordance avec les échéances régionale, communautaire et européenne.

Quel serait le bénéfice d’un tel couplage? Il créerait la possibilité d’unealternance politique plus crédible. Sans renoncer au modèle proportionnel, qui est spécifique de la politique belge et qui conduit à des gouvernements de coalition, des élections couplées permettraient de clarifier considérablement le jeu politique. Finis, les enjeux interpénétrés (les campagnes électorales ne sont pas étanches à la répartition des pouvoirs). Finies, les coalitions asymétriques entre les niveaux de pouvoir.

La possibilité d’une plus grande alternance clarifierait les règles de jeu et, sans doute, conduirait à un affaiblissement des partis extrêmes du nord. L’hypothèse est plausible qu’une des raisons pour lesquelles NVA, Vlaams Belang et autre Lijst Dedecker remportent un grand succès est à chercher dans une certaine lassitude envers les partis traditionnels – CD&V, open-VLD et SPa. Dès lors, en mobilisant une meilleure alternance politique, ces partis seraient sans doute plus souvent appelés à rejoindre les bancs de l’opposition. Ils incarneraient alors une alternance plus crédible, la possibilité d’un vrai changement politique.

On le constate aussi au niveau wallon. Tous les partis démocratiques exercent des responsabilités dans l’un ou l’autre gouvernement. Comment, dans ces conditions, incarner le changement, la possibilité de faire de la politique d’une autre manière, de façon crédible? Comment pouvoir prétendre à « changer le centre de gravité », alors même que l’on forme des coalitions au pouvoir avec le partenaire que l’on dénonce?

Bref, ces élections de 2010, pour désastreuse qu’elles sont, doivent permettre de coupler les scrutins à partir de 2014. Ce serait un grand pas pour la démocratie belge.

Faites l’amour, pas BHV

coeurL’État se délite. Jusqu’au bout, j’ai voulu croire que les francophones baisseraient culotte, qu’une fois de plus, on aboutirait à un mauvais accord qui fasse un humiliant et un humilié. Un pis-aller, qui pourrait faire fonction1.

Je me suis trompé.

On verra bien ce qu’il advient. Je persiste à penser, en dépit de l’irrationalité ambiante, que le pragmatisme l’emportera.

Il suffit, maintenant.

Mesdames, messieurs, dessine-moi un État.


La stratégie douteuse de l’Open-VLD

Coup de poker: l’Open-VLD se retire du gouvernement, Yves Leterme va présenter sa démission.

Pourquoi avoir adopté une telle stratégie? Alors que le ton était consensuel, qu’un accord semblait à portée de main – à défaut d’être atteint, alors que les rapports semblaient tendre vers une réconciliation pragmatique, l’Open-VLD prend le parti de tout envoyer promener. Alors, pourquoi?

On expliquera doctement ici que c’est un positionnement pré-électoral pour 2011, une stratégie délibérée d’opposition pour faire la cure de jouvence de l’Open-VLD, etc.

Ces motifs ne tiennent que partiellement: voici 4 mois que le parti s’est doté d’un nouveau Président, fraîchement émoulu, un outsider. Si c’était là les vraies raisons, il aurait eu tout intérêt, en concertation avec la base, à quitter le gouvernement dès son accession au pouvoir, en janvier par exemple1.

En réalité, l’Open-VLD se cherche et souhaite s’affirmer en adoptant une position aussi radicale maintenant que le contexte communautaire se (re)-tend, à l’aube d’un accord bégayant sur BHV. Cela pourrait tout aussi bien lui jouer des tours. En se retirant unilatéralement du gouvernement, l’Open-VLD endosse clairement la pleine et entière responsabilité de cet échec, de cet énième échec à résoudre un vieux dossier qui hante la politique belge et dont les citoyens sont usés jusqu’à la corde.

Tous les partis vont maintenant leur tomber dessus et s’en donner à coeur joie. Ils seront unanimement désignés comme responsables. En termes de positionnement électoraux, le parti fait donc le pari que l’électorat flamand – devant lequel il doit rendre des comptes – lui saura gré d’avoir eu la vertu de l’intransigeance et d’avoir adopté cette attitude… Sauf que… Sauf que, cette fois, BHV n’était sans doute plus très loin d’être scindé et qu’à mon sens cette nouvelle crise sera aussi mal vécue au Nord qu’au Sud.

En attendant, les dégâts de cette attitude visiblement réfléchie sont immenses et, pour une fois, je rejoins les commentaires qui la qualifient d’irresponsable. Contrairement à certains éditorialistes flamands, je soutiens avec force que la Présidence de l’UE do matter et que, vu les incertitudes qui à mon sens pèsent sur ses succès électoraux à venir, l’Open-VLD aurait pu s’abstenir de jouer la carte du grand chambard.

BHV : sortir de l’impasse, c’est pas gagné !

Par le passé, il m’est arrivé de dénoncer les grandes négociations, faites d’emplâtres et de bouts de ficelles, qui ont structuré l’État belge depuis plusieurs décennies. En reposant sur des bases trop circonstancielles, en étant trop complexes, celles-ci portaient en elles les germes de leurs insuffisances. Il fallait chaque fois, sitôt l’encre d’un accord séchée, remettre l’ouvrage sur le métier. Cette méthode a aujourd’hui atteint ses limites, pour deux raisons.

La première est politique, au sens strict: les francophones n’encaissent plus. Il faut reconnaître aux Flamands un projet politique fort, une union sacrée de leurs partis et une perspective stratégique bien plus puissante que ce qui existe chez les francophones. Le résultat est sans appel: chaque négociation, rétrospectivement, a fait droit aux principales revendications flamandes, moyennant de la monnaie de singe. Aujourd’hui, les partis francophones veulent éviter à tout prix l’analyse d’une défaite dans leur chef.

Exemple très concret: si l’on scinde BHV contre un mécanisme de nomination des bourgmestres de la périphérie, personne ne sera dupe: il s’agira simplement de revenir sur un levier qui avait été octroyé au gouvernement flamand dans un passé pas si lointain et que celui-ci n’aura eu aucun scrupule à utiliser pour faire monter la pression et parvenir à ses fins – procédé franchement limite.

La seconde raison est le mic-mac institutionnel qui gouverne la Belgique. Etat fédéral, Régions, Communautés, provinces, communes, communes à facilités, arrondissements électoraux et judiciaires, … La répartition claire des compétences entre toutes ces entités politiques et législatives est tout sauf évidente. D’où la conviction qu’on ne s’en tirera plus par un énième accord « vers le bas », en complexifiant et détricotant encore un peu plus le système actuel, mais uniquement par un accord « par le haut », en construisant la négociation sur de nouvelles prémisses. Autrement dit, il faut aujourd’hui refondre l’État belge et ses institutions sur des bases nouvelles.

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Le nouveau blocage des négociations de BHV confirme que la politique des compromis compliqués, dans lesquels la Flandre tire bien mieux son épingle du jeu que les francophones, n’est plus d’actualité. Ce modèle correspondait à une génération d’homme politique révolue, et Dehaene a sans doute sous-estimé, dans sa mission, le changement de génération qui s’était opéré. Faut-il dès lors se réjouir du blocage actuel, comme attestant du retour du politique dans la négociation, comme annonciateur d’une sortie du conflit « par le haut », faite de modèles différents propulsés par une nouvelle génération d’hommes et de femmes politiques?

Rien n’est moins sûr. Comme l’a dit Dehaene, le débat est pratiqué à l’instar d’un dialogue de sourds: aucune des deux parties n’accepte de se mettre au diapason de l’autre – de comprendre les prémisses de son raisonnement et de se mettre un tout petit peu à sa place. Une intransigeance partagée de part et d’autre: d’un côté, les francophones qui gardent en mémoire les vives humiliations des précédentes négociations et, de l’autre côté, certains politiciens flamands désireux de s’affirmer (cf. l’ultimatum de l’Open-VLD). Aussi navrant cela soit-il, c’est un retour au blocage total de 2007 qui se profile aujourd’hui comme l’hypothèse la plus probable.

L’alternative est donc claire, entre deux options. La première est l’option pauvre: soit les francophones acceptent le plan Dehaene sans autre forme de procès – ils mettent unilatéralement de l’eau dans leur vin – soit ils refusent ce chantage et c’est la crise. Tout porte à croire qu’ils n’accepteront jamais – en l’état, l’accord serait impossible à vendre à l’opinion publique et ne ferait qu’ajouter une couche d’humiliation et de rancoeur, à l’idée d’avoir encore cédé. La seconde possibilité est une option riche: on prend acte des blocages actuels et la classe politique, dans son ensemble, entreprend une réflexion sur les prémisses constitutives de l’État belge: quels sont ses socles, qu’est-on prêts à partager, sur quels veleurs pouvons-nous faire consensus? En bref, cette option viserait à recréer les conditions de l’empathie, fondement nécessaire de tout accord à venir.

La photo de Le Pen

Je lisais un article annonçant le passage de témoin du ténor du FN Français, Le Pen, sur le site du Monde. Sans y prêter plus attention que cela, quelque chose m’a fait tiquer. J’ai continué ma revue de presse machinalement, sans plus y penser et, soudain, je suis tombé sur le site de La Libre, qui traitait du même sujet.

J’ai alors réalisé ce qui m’avait dérangé plus tôt, ou interpellé, disons. Sur le site du Monde, une sympathique photo de famille montre un Le Pen souriant, entouré de sa fille et de son concurrent potentiel à la tête du FN. Par contraste, La Libre présente une photo de Le Pen vociférant, éructant, et la figure rigide, stalinienne.

En général, me semble-t-il, c’est ce second type de représentation qui domine très essentiellement l’imaginaire collectif, s’agissant de Le Pen. Comme quoi, le poids des images… Il faut toujours se méfier des photos sélectionnées qui accompagnent un article; tout autant que le texte, mais plus insidieusement, elles font passer un message.

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