La société du fait divers fait son cinéma

Mettons en lumière deux cas similaires et, pourtant, fondamentalement différent, portant sur la mise à l’écran d’affaires judiciaires qui ont défrayé la chronique.

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En France, un film sera réalisé sur l’affaire d’Outreau (voir ici). Scandale judiciaire comme on n’en fait plus, sur fond d’histoires de pédophilie, ce procès se sera égrené au long d’une saga rocambolesque, aux propriétés destructrices aussi bien pour l’appareil judiciaire que pour l’idée de la démocratie et de l’État de droit qu’il incarne. Ce film aura pour base le témoignage d’une victime d’erreurs de procédure lourdes, qui persisteront longtemps. Intitulé « Présumé coupable », il abordera la question de laprésomption d’innocence, un droit fondamental de toute justice digne de ce nom. Ce droit est actuellement mis à mal de toute part, à cause notamment de la pression médiatique, mais également par des voies détournées, plus insidieuses, telles que l’explosion du nombre de gardes à vue en France (1). L’écueil, on le pressent, consiste à se vautrer dans un fait divers hors-du-commun, très choquant, et de se complaire à raconter les misères des victimes, sur un de pitié dégoulinante.

Or, en Belgique, la Ministre de la culture de la Communauté française, Fadila Laanan, se propose – à son corps défendant (2) – de financer un projet de long-métrage portant sur l’ »affaire Lhermitte ». Le problème est le suivant: ladite affaire, aussi tragique et choquante soit-elle, n’est qu’un acte isolé, accompli par une personne souffrant de problèmes psychiatriques graves et manifestes. C’est un fait divers – indépendamment, je le répète, de sa gravité extrême. L’alternative, pour le cinéaste Joachim Lafosse, me semble donc limpide.

Tout d’abord, il peut traiter ce sujet pour ce qu’il est, c’est-à-dire un simple fait divers. Il choque le spectateur, provoque une émotion, étale les troubles de Mme Lhermitte au grand jour. L’intérêt pour la société d’un tel film serait nul, et il ne pourrait susciter qu’une sensation de choc, aussi morbide que malsaine. Osons donc croire qu’il optera pour l’autre option, qui consiste à élargir le propos du film, à embrasser l’idée que cette affaire de meurtre sordide est en réalité un fait de société, qui nous concerne tout un chacun; que l’on peut sortir grandi d’une réflexion sur cette atrocité. La case inévitable, dans ce cas, le point de passage obligé, c’est l’explication des troubles psychiatriques de Mme Lhermitte. Forcément, il faudra alors sortir la grosse louche, nous montrer la pression invivable qu’elle subissait, son enfance malheureuse dans un contexte sans doute dramatique, la fermeture de toutes les pistes devant cette dame désemparée, de toutes les opportunités, le désespoir sombre qui l’a conduit à commettre l’irréparable.

J’ai beau réfléchir, je ne vois pas comment une interprétation convaincante de ce cas psychiatrique lourd, extrême, de nature exceptionnelle, pourra être donnée. Relier ce crime à une société éprouvante, écrasante ou excluante, c’est postuler la généralité de ce cas de figure particulier, c’est assumer que d’autres bourreaux potentiels sont « fabriqués » par notre mode de vivre-ensemble. C’est adopter une posture forcément paternalisante et déterministe, dans lequel l’individu est si contraint par les structures sociales qui l’environnent qu’il ne considère plus d’autre issue que d’assassiner, purement et simplement, toute sa progéniture. Cette interprétation me semble difficile à éviter et, pourtant, inacceptable.

Voilà deux mises à l’écran de deux affaires judiciaires différentes qui, sous les apparences, conduiront à deux projets cinématographiques distincts. À titre personnel, je tiens à objecter fermement quant à l’octroi de deniers publics pour la réalisation du film sur l’affaire Lhermitte. Selon moi, le sujet dont il traite relève du plus strict fait divers et ne se prête en aucun cas à un film à portée sociétale.

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(1) Qui, quoique légitimes au regard de la présomption d’innocence, se sont muées en une forme de sanction per se: c’est le recours systématique à l’incarcération temporaire à des fins d’instruction qui est ici mis en cause, lorsque ces instructions n’aboutissent pas, ne sont pas conduites ou concernent des délits mineurs.

(2) La Ministre déclarait à la RTBF, lors de l’émission Intermédias, se contenter de suivre l’avis de la Commission chargée de statuer sur les projets de films, tout en trouvant le projet dont question ici « prématuré »; elle dit notamment comprendre l’opposition du père survivant de la famille.

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