Pourquoi Liège 2015 doit aller au bout

En lecteurs attentifs, vous aurez retenu qu’au mois de mai de cette année, un comité s’est constitué en vue de récolter 19 000 signatures pour l’organisation d’une consultation populaire à Liège. Le but? Pouvoir demander l’avis de la population sur le dépôt d’une candidature au titre de capitale européenne de la culture. Cet objectif en soi était une gageure et, pour le dire tout net, récolter ces signatures fut franchement harassant.

Je ne saurais féliciter assez tous ceux qui ont passé des journées entières, formulaire et bic à la main, à répandre l’initiative et y faire adhérer, à partager notre enthousiasme fondateur.

Aujourd’hui, la situation est la suivante : suite à ses déclarations dans la presse (Liège 2015? Une fausse bonne idée et la réplique du Comité Liège 2015), le bourgmestre de Liège, Willy Demeyer, est dans l’incapacité politique d’introduire une candidature sans aller à la consultation populaire. Il s’est clairement et fermement exprimé dans ce sens. Le comité Liège 2015, pour sa part, a été mandaté par plus de 10 % de la population pour porter le projet de capitale européenne de la culture auprès des autorités communales : il ne peut, sauf à trahir tous les signataires, se dédouaner de cette responsabilité. Impossibilité d’une candidature vs. nécessité d’une candidature : le dilemme est insolvable.

Dès lors, la consultation populaire est inéluctable. C’est donc maintenant que les choses sérieuses vont démarrer et une véritable campagne devrait s’amorcer à Liège, en vue de cette consultation.

Voici quelques raisons qui valident, encore actuellement et peut-être plus que jamais, la pertinence de la cause portée par le comité Liège 2015 :

1. Un enjeu démocratique

Indubitablement, avant d’être culturel, le projet porté par le comité Liège 2015 est intrinsèquement politique. Ce n’est pas forcément un choix spontané, mais il est évident que l’introduction d’une candidature est un acte qui relève de l’appréciation des autorités politiques. A Liège, leur appréciation conduit à refuser le dépôt d’une candidature. Finalement, la base du mouvement Liège 2015, c’est une contestation de la validité de cette appréciation et une volonté de rallier les autorités à un projet défendu par la population. A cet égard, l’enjeu démocratique est omniprésent et la meilleure preuve en est l’organisation de la consultation populaire, qui est un levier de démocratie directe. Soulignons que le mot d’ordre, pour tous les acteurs impliqués, est le respect de la procédure légale ; il faut s’en féliciter.

2. Une opportunité culturelle pour Liège

Ne nous y trompons pas : la consultation populaire joue également en faveur des autorités communales. Fortes d’une pression populaire intense et d’un débat aux résonnances importantes, les élus liégeois disposent d’un poids politique majoré dans toute négociation à venir. Autrement dit : avec leur population qui met la pression, les autorités pourront négocier des avantages et des compensations.

Ceci est vrai, par exemple, en ce qui concerne les multiples propositions avancées par Willy Demeyer depuis le début du mouvement « Liège 2015 » : Forum universel des cultures en 2016, exposition universelle en 2017, partenariats avec Mons en 2015, avec Maastricht en 2018 et, plus récemment, l’idée d’une « Métropole Culture ». Si j’ai dit par ailleurs le mal que je pensais de cette dernière initiative, il n’empêche que de nombreuses propositions ont vu le jour et que certaines d’entre elles sont vraiment intéressantes.

Il faut bien se rendre compte que rien de cet acabit n’était proposé avant l’irruption de la revendication « Liège 2015 » : en soi, c’est déjà une victoire. Sinon quant aux moyens, du moins quant à la fin.

3. Un projet en voie de prendre corps

Il a été reproché à Liège 2015 – probablement à juste titre – de manquer de corps et d’un projet culturel structurant. C’est vrai dans la mesure où, d’une part, le mouvement n’était pas légitimé à porter un tel projet et, d’autre part, n’avait pas les moyens humains et matériels d’en poser les fondations. Pourtant, une conférence de presse tenue hier a permis de clarifier les objectifs du mouvement et d’esquisser les bases d’un possible projet culturel pour Liège.

Les objectifs, outre celui de doter Liège d’une projet culturel cohérent – qui fait encore défaut aujourd’hui – consistent notamment à améliorer les conditions d’exercice des artistes, à améliorer la gestion des outils culturels institutionnels et à ouvrir le secteur culturel liégeois aux coopérations internationales.

Quant aux bases d’un projet culturel intéressant à mener, vu l’échéance de 2015 pour une série de projets urbanistiques connexes, la thématique de « l’espace public » pourrait être appropriée fort à propos. Outre l’urbanisme et l’architecture, la reconversion post-industrielle pourrait trouver sa place dans ce projet, de la même manière que la thématique de la place de la culture, du débat, de l’alternatif, de la mobilité douce, au sein de l’espace public commun.

A suivre donc, mais dans l’état actuel des choses, Liège 2015 est déjà une victoire pour avoir amené tous ces éléments…

12 réflexions sur « Pourquoi Liège 2015 doit aller au bout »

  1. Bravo les Liégeois, Bruxelles est avec vous !

    Il est des évidences qui n’échappent qu’aux baronies politiques: liège est la ville wallonne de loin la plus riche en terme de culture. J’adore la tour cybernétique de Schoffer par exemple, vivement la fin de sa restauration. D’ailleurs quand on vient de France, sur l’autoroute il est indiqué « Bruxelles – Liège », alors que la route traverse d’abord Mons. L’analogie n’est pas aussi stupide qu’elle en a l’air: le monde artistique belge doit énormément à la France, c’est lorsque les Français l’eurent décidé que le cinéma belge a pris son essor. Mieux vaut assumer cet état de fait que de s’en pâmer.

    Sinon, pardonne mon avis qui est forcément biaisé puisque je travaille moi-même dans une structure artistique, mais une suggestion: donnez une place importante aux nouvelles formes artistiques liées aux nouvelles technologies car elles arrivent à maturité, particulièrement les arts numériques qui sont en train de prendre leur essor et d’être reconnu par le marché de l’art contemporain.

    Si tu as besoin de personnes de contact, il y a la commission des arts numériques, qui pourront certainement vous aiguiller :

    http://www.arts-numeriques.culture.be

    Voici notre dernier projet une installation cybernétique en milieu urbain: http://www.lab-au.com/binary-waves/

    Bonne chance !

    Alexandre

  2. Merci Alexandre,

    Tu as raison sur cette mentalité sous-régionaliste qui mine la Wallonie, c’est vraiment terrible. On peut pas brader les potentiels de chacun avec des politiques bouillabaises ou tout se mélange allègrement et sans discernement. Finalement, on ne sait plus qui détient un « pôle » dans quoi, pour quelles raisons, quel argent pour qui, pour quoi…

    En ce qui concerne les arts numériques et liés aux technologies émergentes, c’est un peu plus délicat. Pas que cette question me laisse indifférent, mais c’est précisément le terrain choisi par Mons pour exprimer sa vision de la culture, sous l’impulsion d’entreprises telles que Google ou Microsoft (quoique cela soit encore flou à l’heure actuelle…). Le développement économique par l’innovation technologique, c’est déjà un fameux morceaux du Plan Marshall, à l’échelle de la Wallonie. J’aurais peur qu’un thème comme celui-là soit redondant, trop inscrit dans l’air des politiques du temps…

  3. Salut François,

    j’aimerais réagir à ce paragraphe : «  Ne nous y trompons pas : la consultation populaire joue également en faveur des autorités communales. Fortes d’une pression populaire intense et d’un débat aux résonnances importantes, les élus liégeois disposent d’un poids politique majoré dans toute négociation à venir. Autrement dit : avec leur population qui met la pression, les autorités pourront négocier des avantages et des compensations « .

    Je pense que cette consultation peut effectivement jouer en faveur des autorités communales, mais pas dans le sens où tu l’entends. Je m’explique. Tu le dis parfaitement dans ton texte, vous avez obtenu vos 19.000 signatures (dont la mienne) de haute lutte. Quid si le dimanche où cette consultation aura lieu, on assiste à un bide ? En d’autres termes, dans l’hypothèse où les Liégeois ne se déplaceraient pas en masse (par ex., on n’atteindrait même pas les 19.000 votants), ne penses-tu pas que les autorités communales auront beau jeu pour relativiser la portée de cette consultation et pour ne pas introduire le dossier ? En bons pragmatiques, ils vous diront qu’ils ne se sentent pas « obligés » de suivre l’avis de 5 à 10% de la population…

  4. Salut EJ et merci pour ton commentaire, pertinent as usual.

    Il faut bien remarquer que je m’exprime ici dans l’absolu : dans le principe, il est positif pour les autorités communales de pouvoir faire valoir la pression émise par leur population (argument suprême en démocratie).

    Maintenant, sur un plan stratégique et instrumental, leur attitude sera prudente et réservée, cela me semble évident. Ils préserveront à tout prix leur capacité à se dédouaner de l’initiative, ce qui ne devrait pas être trop compliqué pour eux.

    En outre, précision légale, sous le seuil de 10% de votants, le résultat de la consultation n’est pas recevable. Il faut donc déjà un succès minimum… et ce n’est pas gagné!

  5. @François: a mon avis tu fais une grosse erreur: composer un programme culturel ou artistique sur base de considérations politiques. La meilleure manière de concurrencer Mons, ce n’est pas de faire du « différent pour du différent » mais de se battre au niveau de la qualité du programme.
    La composition d’un programme artistique pour une ville candidate à etre capitale culturelle européenne doit se faire en fonction de l’état de l’art au niveau européen aujourd’hui, pas au niveau de l’état de la politique en wallonie aujourd’hui. Question de bon sens.

    Just my 2 cents…

  6. @ Alexandre :

    Je te rejoins entièrement sur le fait qu’il ne faut pas composer de programme culturel en fonction de rapports et/ou sensibilités politique. Tu as parfaitement raison, bien sûr. Il est vrai que – déformation professionnelle? – j’ai tendance à placer ce débat par essence culturel sur un terrain politique … où le mouvement lui-même à trouvé à s’exprimer depuis ses origines.

    C’est une difficulté que rencontre notre mouvement : s’extraire du poto-poto wallon pour prendre les dimensions internationales que requiert une capitale européenne

  7. Bonjour François, je crois que là on soulève peut-être un point important par rapport à la suite à donner à votre mouvement.

    Je crois que le point final de votre mouvement est d’établir un commissariat artistique, donc une sélection d’artistes, acteur du monde culturel belge (ben oui, plus besoin de se limiter au niveau liégeois, à ce stade) qui seraient, eux, chargés d’épauler le politique dans le choix de l’animation/ programmation finale de la ville. Donc, constituer un binome avec , d’un coté, les décideurs artistiques (charger de « rever l’événement ») et de l’autre les politiques, chargés de faire les choix (en fonction du budget disponible et de la faisabilité des propositions artistiques).

    j’espère que ce schimilibili, schmilibilibi … vous aidera!

    °-]

    Alexandre

  8. Le cas échéant, avec le soutien des politiques.

    Obtenir leur assentiment est la toute première étape, sans quoi aucun projet culturel ne pourra voir le jour.

    Il est vrai que notre comité n’a pas les épaules de monter une telle plateforme culturelle / artistique internationale, et à la limite ce n’est pas son rôle.

    Mais il faudra se lancer dans sa constitution sitôt l’aval des politiques obtenu…

  9. Vous nous avez brillamment expliqué pourquoi Liège 2015 devait aller jusqu’au bout.

    Vous pourrez sans doute nous expliquer de manière tout aussi convaincante pourquoi il devait s’arrêter juste après avoir rassemblé 22.000 signatures.

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