Chenilles dopantes aux Jeux Olympiques

À la veille des Jeux Olympiques de Pékin, il faut absolument attirer l’attention sur un phénomène tout à fait (d)étonnant qui se prépare depuis quelques mois maintenant. Ce phénomène prend place dans les hautes montagnes chinoises, tibétaines ou népalaises, à 3500 m. d’altitude minimum (seulement en début de saison, à 4000 m. le reste du temps).

Dans les faits, il existe dans ces montagnes une espèce de champignon très rare, au doux nom scientifique de Cordyceps sinensis. Les résonnances du nom local sont nettement plus chatoyantes ; au Népal, ce champignon, qui présente pour particularité de ne pousser que sur des chenilles, est appelée Yarchagumba . Jusque là, rien de particulier.

Ce qui l’est davantage, ce sont les propriétés conférées au Yarchagumba. Utilisé en herboristerie chinoise depuis plus de 1000 ans, celui-ci agirait à la manière d’un stimulant relativement puissant des fonctions physiques et intellectuelles et décuplerait, en général, la résistance à la fatigue. Ce n’est pas pour rien que Cordyceps s’apparente à une étrange contraction des termes « corps » et « biceps »…

Le champignon avait notamment défrayé la chronique en Occident au début des années ’90, lorsque les bonnes performances des athlètes Chinois lui furent imputées par d’aucuns. Il n’existe, à l’heure actuelle, que des présomptions sur l’utilisation du Yarchagumba en qualité du substance dopante. Des présomptions persistantes.

Or, ce champignon présente apparemment une indocilité sans faille, s’agissant d’être cultivé en laboratoire. À ce stade, les essais de reproduction massive, hors de son biotope, semblent peu concluants. C’est la raison pour laquelle des expéditions ont été menées, tout au long de l’année 2008, dans les hautes sphères himalayennes où existe le Yarchagumba à l’état naturel.

Chaque année, des paysans locaux font l’excursion deux mois durant et ramènent quelques spécimens, tirant un bon prix de ce produit rare. Il semblerait qu’en 2008, le phénomène ait connu une expansion particulièrement impressionnante. Dans la vallée du Dolpo (le « pays caché » du Népal), l’un des endroits où la présence du Yarchagumba est la plus importante, le prix en a rien moins que triplé.

À l’origine de cette hausse spectaculaire, de l’ordre de 300 %, deux motifs probables.

Premièrement, le gouvernement a légalisé le marché des « chenilles dopantes », escomptant tirer les fruits de la taxation de ce produit devenu très onéreux. Jusqu’alors, le marché se tenait de manière plus ou moins informelle et illégale, et en réalité c’est toujours le cas dans une grande mesure. Il n’est pas exclu de voir dans cette légalisation la main de Pékin, qui considérerait volontiers le Népal comme un genre de province renégate .

Deuxièmement, l’approche des Jeux Olympiques a sans conteste joué un rôle important. Le Yarchagumba fait, paraît-il, sensation à Beijing. Bon nombre de touristes ou de journalistes souhaitent en tester les effets, sans compter une potentielle utilisation – que rien ne prouve à ce stade – par les athlètes, principalement Chinois. Détail amusant ou coïncidence troublante? Voici ce que l’on trouve sur le site officiel du passage de la flamme olympique, en date du 9 juin : une photo du Cordyceps Sinensis, en lieu et place de la ville de Shangrila.

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Le problème, c’est que cet intérêt massif pour cette ressource rare n’est pas sans conséquences dramatiques. En campant deux mois et en arpentant systématiquement les rares lieux où poussent le champignon, les pionniers de ce nouvel Eldorado biologique démolissent tout aussi systématiquement un biotope très particulier et une niche écologique féconde. Notamment, ils véhiculent les spores de ce champignon parasitaire, bouleversant un équilibre naturel ancestral.

En bref, le Yarchagumba demeure un phénomène énigmatique, au sujet duquel toutefois bon nombre d’éléments concordent dans le sens d’un lien avec Beijing 2008. Les faits sont là, à tout le moins, pour établir une exploitation beaucoup plus massive cette année qu’à l’habitude. Au-delà, bien malin qui trouvera le fin mot…

ADD : lire cet article sur le dopage aux JO 2008 (qui parle de « bouillies de chenilles concoctées par l’entraîneur »)

11 réflexions au sujet de « Chenilles dopantes aux Jeux Olympiques »

  1. didier super

    L’or du Dolpo
    EXTRAIT DU « NEPALI TIMES » du 27 juin au 3 juillet 2003
    RUEE VERS L’OR AU DOLPO

    Au moment de la récolte du « Viagra » himalayen, cette région au climat rigoureux attire des dizaines de milliers de gens en quête de fortune. Voici la saison de la cueillette du yarsakumbu, et dans le Dolpo les écoles et les administrations sont vides.
    Tout le monde est dans la montagne à la recherche du Viagra himalayen, cette fameuse « plante » mi-chenille, mi-champignon. Le yarsakumbu soigne la migraine, les maux d’estomac et de nombreuses autres maladies. En outre, il procure beaucoup d’énergie !!! La saison de cueillette dure de mai à fin juin. Le nom latin du yarsakumbu est Cordiceps sinensis et c’est la combinaison unique d’une chenille jaune et d’un champignon. Peu de savants ont étudié ce phénomène dont le cycle n’est pas bien connu. Son nom tibétain signifie « herbe d’été, insecte d’hiver ». Juste avant la saison des pluies, les spores du champignon Cordiceps tombent sur la tête des chenilles de la famille des lépidoptères qui vivent principalement sous la terre. Le champignon pénètre le corps de la chenille puis sort par la tête du malheureux insecte.
    Le parasite utilise l’énergie de la chenille jusqu’à ce qu’elle meure. On trouve le yarsakumbu à la fonte des neiges entre 3.000 et 4.000 mètres d’altitude au Tibet, en Inde, au Bouthan et au Népal (NDLR : la cueillette au Dolpo se fait entre 4.000 et 5.000 mètres d’altitude).
    C’est un commerce très lucratif dans ces régions les plus rudes et les plus isolées du Népal… Cette année, le yarsakumbu s’achète aux ramasseurs 120.000 Rs (environ 1.340 Euros) le kilo. Suivant la taille et la qualité du produit, il est revendu jusqu’à 2.800 dollars le kilo en Thaïlande, en Corée, en Chine et au Japon. Les Japonais ont essayé de le cultiver en recréant les conditions himalayennes, mais ils n’ont pas réussi. Cette cueillette était interdite jusqu’à il y a deux ans.
    Puis, le gouvernement népalais voulut avoir sa part du gâteau et l’a autorisée. En contrepartie, un permis de cueillir est nécessaire et une taxe de 20.000 Rs par kilo est perçue. Mais, beaucoup de ventes demeurent clandestines…

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  2. JD

    Tout cela ressemble à un bon gros mythe, qui, comme tous les mythes, c’est là leur fonction, n’a rien de la neutralité: décrédibilisons les chinois. Contrairement au sens commun, mythe ne veut pas forcémment dire que l’histoire est fausse, ou non-scientifique. Mais dans ce cas-ci, je n’en crois pas un mot. On dirait une succession d’affirmations invérifiables.

    JD

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  3. Francois T

    Très cher JD,

    Votre sens aigu de la critique ne manque pas de faire une fois de plus des ravages. Merci pour votre réaction!

    Au fond la substance de ce billet, à savoir l’explosion de la demande vis-à-vis du Yachagumba en cette année de JO, n’est vérifiée en ce qui me concerne que par le témoignage direct d’un ami qui vit là-bas depuis janvier. Comment me serait-il possible, d’ici, de recourir à d’autres sources?

    Heureusement, l’article du Népali Times posté en commentaire à cet article corrobore mes dires. Or, leur article est solidement documenté et apporte une bonne série d’éléments factuels. Ouf!

    Bref, je vous concède qu’il est difficile d’être précis et rigoureux sur ce thème, mais je reste persuadé que la construction intellectuelle tient la route et toute sa crédibilité!

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  4. JD

    Merci pour le « sens aigu de la critique », je suis assez d’accord (permettez moi une phrase d’auto-congratulation arrogante, même s’il se peut que vous soyez ironique).

    Il est extrêmement difficile de mesurer l’inflation dans la Province de Liège alors permettez-moi de douter des chiffres sur l’évolution du prix d’un produit vague dans un pays caché.

    Je peux me tromper mais je ne serais pas surpris si la source de votre amis en Chine était un média occidental.

    Par ailleurs, des mythes bien, plus énormes circulent dans des médias bien plus légitimes, ce n’est pas rare. Vous voulez des exemples: l’histoire de la propagande de guerre en regorge.

    Pour finir, j’ai l’impression que lorsqu’on défait un mythe, on suscite souvent le même genre de réaction: « mais non, j’te jure que c’est vrai ». J’y vois d’ailleurs là un indice supplémentaire sur la nature de l’histoire: les gens y croient.

    JD

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  5. didier super

    le produit existe et fonctionne

    lexplosion du prix : des sites chinois notament un a honk kong en vend sur le net…

    il y a un prix officiel pour toutes les plantes medicinales d’asie, c’est plutôt la population locale qui ignore la valeur de ce qu’elle vend…

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  6. Francois

    @ JD

    Nulle ironie, nulle ironie. Vos interventions démontent souvent les discours et les représentations avec pertinence. Elles se justifient dès lors pleinement.

    Même si dans le cas présent je ne puis vous rejoindre ; ma source est bien un ami, un vrai ami en chair et en os, qui est resté au Népal de janvier à juin et qui y retourne de septembre à avril minimum. Il y avait déjà été avant et il a été le témoin direct de ce phénomène.

    Après, je m’en remets à lui que je sais fiable et je n’irai pas sur place vérifier l’information. Je pense toutefois qu’en recoupant avec l’article du Népali Times ci-dessus, on met le doigt sur un phénomène intéressant et sur des éléments de faits qui disqualifient la thèse du mythe.

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  7. M a n u

    Prévision pour 2012.

    Cheats of Strength: 10 Next-Gen Olympic Doping Methods

    While the International Olympic Committee is busy trying to catch today’s performance enhancers, athletes are already looking for the next big boost that will give them the edge in 2012.

    Most of the positive doping tests in Beijing — and the IOC president estimates there will be as many as 40 — will likely be for steroids and the blood-boosting hormone erythropoietin, known as EPO.

    But the future of doping could get a lot more complicated. Here are some of the most promising — or threatening, if you’re the World Anti-Doping Agency — candidates for the next Olympics.

    http://www.wired.com/medtech/drugs/news/2008/08/olympic_doping

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