Qu’est-ce que la pauvreté ?

Au regard des derniers développements sur le pouvoir d’achat, une évidence vient à l’esprit : oui, la question de la précarité croissante se pose avec une acuité particulière ; non, le pouvoir d’achat n’est pas cette solution miracle qui réglera tous les problèmes, tout au plus une formule qui fait recette. En vérité, elle s’avère beaucoup trop réductrice et mal adaptée pour restituer le malaise des plus démunis.

Le débat sur le pouvoir d’achat

En fait, le pouvoir d’achat est dénoncé par d’aucuns comme s’apparentant à un pouvoir de consommer. Autrement dit, il ne peut se positionner – et n’entretient pas d’autre ambition – que sur un axe matériel. Finalement, c’est à cet axe que se réduit la bipolarisation de notre système politique que cherchent à entretenir les deux partis dominants, le MR et le PS.

Débat cantonné sur un axe matériel, donc. C’est en cela que le débat sur le pouvoir d’achat me semble tronqué. En réalité, je pense que la notion de « pouvoir d’achat » est extrêmement réductrice et qu’il faut chercher dans la multidimensionnalité de la pauvreté les motifs qui fondent le malaise exprimé par le prisme du pouvoir d’achat ; ces motifs pourtant ne peuvent être réduits à un quelconque pouvoir de consommer.

Une bonne définition de la pauvreté

Pour étayer cela, voici une des nombreuses définitions de la « pauvreté » qui me semble englober la plupart des aspects de cette réalité ; « La pauvreté est la condition dans laquelle se trouve un être humain qui est privé de manière durable ou chronique des ressources, des moyens, des choix, de la sécurité et du pouvoir nécessaires pour jouir d’un niveau de vie suffisant et d’autres droits civils, culturels, économiques, politiques et sociaux » [1].

La pauvreté devient extrême lorsque la précarité afférente à l’un ou plusieurs de ces domaines d’existence devient persistante et difficilement réversible. En outre, dans les textes tout au moins, cette conception de la pauvreté reflète l’’indivisibilité et l’’interdépendance de tous les droits de l’’homme.

Conformément à cette définition, le phénomène de la pauvreté, multidimensionnel, trouve en Belgique, et notamment en Région wallonne, des extensions beaucoup plus complexes que le « pouvoir d’achat ». En guise de ressources, il s’agit de réduire la problématique aux ressources matérielles : en matière de droits, il s’agit de limiter les atteintes aux droits économiques (quelle que soit l’ampleur de ces atteintes).

Domaines d’existence où sévit (potentiellement) la pauvreté

En circonscrivant les quelques éléments qui suivent au territoire de la Région wallonne, quelques réalités sont révélatrices d’une pauvreté qui, à défaut se s’accroître (?), reste préoccupante.

Première observation : l’accès au logement reste une difficulté majeure pour de nombreuses personnes, le marché locatif étant loin d’être suffisamment développé (et, à vrai dire, les conditions de location pour les propriétaires ont encore été durcies par la loi Onkelinx de 2007, ce qui n’arrange rien). C’est la principale priorité soulevée par le Plan d’Action National Inclusion 2006-2008 [2].

Bien entendu, seconde observation, l’accès à l’emploi pose problème également. En Région wallonne, le taux d’emploi peine à se relever. Or, l’emploi reste un levier important, voire prépondérant, de sortie de la pauvreté. Ainsi, si « seulement » 4,1 % des travailleurs courent un risque accru de pauvreté, les personnes sans emploi sont dans une situation nettement plus inquiétante : 27 % d’entre elles courent ce même risque [3]. Bien entendu, le « risque accru de pauvreté » repose sur un critère exclusivement matériel (se situer en dessous de 60 % du revenu médian) et tombe de ce fait dans le travers réducteur dénoncé ci-dessus.

Troisième observation : la qualité de l’enseignement semble se détériorer en Communauté française (et donc en Région wallonne), selon les rapports PISA [4]. Or, selon moi autant que l’emploi, la formation est plus que jamais une clé d’accès essentielle aux armes nécessaires pour faire sa place au sein de la société. L’éducation reste un vecteur privilégié pour éviter l’exclusion.

Quatrième observation, sans prétention à l’exhaustivité : citons encore l’accès au droit, qui pose problème. En Région wallonne, d’importants débats ont eu lieu sur l’inflation normative et la complexité du droit, auxquels j’ai eu l’opportunité d’être associé. J’y reviendrai dans une série dédiée à ce thème. Un droit trop complexe joue assurément en défaveur des plus démunis et se rend inaccessible en premier lieu aux personnes (citoyens et étrangers) qui n’ont pas les moyens (ni matériels ni intellectuels) de s’y forger un chemin.

Conclusion

Nous vivons dans un pays riche, très riche sur un plan mondial, dans une véritable abondance. Si les revenus ne sont pas toujours répartis également, en toute justice et équité, ce n’est selon moi qu’un aspect du problème plus vaste de la pauvreté. Cet aspect est dénoncé à haute et claire voix sous l’angle du pouvoir d’achat – parfois d’ailleurs par des classe-moyennards qui témoignent à l’occasion d’un manque flagrant d’humilité et de sens critique.

Il existe un problème préoccupant de pauvreté en Région wallonne ; de cela je suis persuadé. Ce problème est infiniment plus complexe et multidimensionnel que ce que laisse indiquer la seule revendication d’une augmentation du pouvoir d’achat. Il touche à tous les domaines fondateurs de l’existence : le logement, l’emploi, la formation, l’accès au droit, et bien d’autres aspects probablement.

La conclusion (provisoire) que je voudrais tirer au terme de ces lignes est que le pouvoir d’achat peine à restituer un semblant de réalité sociale, mais la vigueur avec laquelle de nombreuses voix le revendiquent fait peut-être écho à un malaise plus profond, plus diffus, bien plus complexe que ce que l’on veut bien (s’) avouer.

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A lire également : cet article de l’économiste de renom Joseph Stiglitz (prix Nobel d’économie), qui montre bien à mon sens certains paradoxes de la problématique du pouvoir d’achat.

[1] Comité des droits économiques, sociaux et culturels des Nations Unies, en 2001, E/C.12/2001/10, Annexe VII, § 8.

[2] PAN Inclusion 2006-2008.

[3] Quelques faits et chiffres, Service de lutte contre la pauvreté, la précarité et l’exclusion sociale.

[4] Accès aux résultats des enquêtes PISA (menées par l’OCDE).

Une réflexion au sujet de « Qu’est-ce que la pauvreté ? »

  1. JD

    Plus sérieusement, on en a déjà parler, mais je pense vraiment que ton détchement des considérations bassement matérielles est assez typiquement bourgeois:

    « , je pense que la notion de “pouvoir d’achat” est extrêmement réductrice et qu’il faut chercher dans la multidimensionnalité de la pauvreté les motifs qui fondent le malaise exprimé par le prisme du pouvoir d’achat ; ces motifs pourtant ne peuvent être réduits à un quelconque pouvoir de consommer. »

    Une trace de mépris explicite

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  2. JD

    Plus sérieusement, on en a déjà parlé, mais je pense vraiment que ton détchement des considérations bassement matérielles est assez typiquement bourgeois:

    « , je pense que la notion de “pouvoir d’achat” est extrêmement réductrice et qu’il faut chercher dans la multidimensionnalité de la pauvreté les motifs qui fondent le malaise exprimé par le prisme du pouvoir d’achat ; ces motifs pourtant ne peuvent être réduits à un quelconque pouvoir de consommer. »

    Une autre trace de mépris explicite de classe inférieure:

    « Cet aspect est dénoncé à haute et claire voix sous l’angle du pouvoir d’achat – parfois d’ailleurs par des classe-moyennards qui témoignent à l’occasion d’un manque flagrant d’humilité et de sens critique »

    De là a dire que les pauvres sont vulgaire, il n’y a plus qu’un pas.

    Voilà, cela dit, je suis d’accord pour dire que réduire la pauvreté au capital économique est assez réducteur. On peut faire cette critique aux économistes dont la pensée finit le plus souvent dans le sens commun, dans les disours politiciens, dans les blogs. Par contre, cela fait longtemps que la sociologie évite cette éceuil. Les sociologues savent qu’il n’ya pas que le capital économique qui régit le monde social.

    JD.

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  3. Francois

    @ JD

    Lisez-moi bien ; je n’ai jamais dévalorisé les problèmes matériels. Je suis tout autant que vous acquis à la cause des droits économiques, dont il est constant qu’ils doivent être assurés en vue de protéger les droits civils et politiques.

    Je dis simplement que ces droits économiques s’accompagnent de droits sociaux et culturels, qui ont hélas tendance à être systématiquement passés à la trappe dans le débat sur le pouvoir d’achat.

    Au-delà de ça, je ne suis pas convaincu par l’argument du mépris que je manifesterais. Je crois qu’il ne faut pas confondre les personnes qui vivent une pauvreté dramatique, ainsi que celles qui sont en voie de précarisation et celles qui, parfois se plaignent un peu hâtivement.

    Ce n’est pas du mépris : j’essaye de faire la part des choses. Vous savez, je suis loin d’être persuadé (et à vrai dire, je connais personnellement des contre-exemples) que toutes les personnes descendues dans la rue pour défendre leur pouvoir d’achat soient vraiment dans une situation financière réellement précaire.

    À côté de cela, des personnes sans emploi, sans force de frappe syndicale ou sans papiers essuient les plâtres…

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  4. Niakine

    Le pouvoir d’achat , un concept à la mode qui ne veux pas dire grand chose.
    En ce qui me concerne je n’y ai jamais cru.
    Par contre je crois dur comme fer en l’ ACHAT du POUVOIR.

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