Crise continue de l’Exécutif des musulmans

Cet article a l’ambition de revenir, à titre descriptif, sur la longue crise qui a secoué l’institutionnalisation d’un interlocuteur des pouvoirs publics en ce qui concerne le culte islamique.

Débuts balbutiants de l’Exécutif des Musulmans

L’Exécutif des Musulmans de Belgique a été créé en 1993 en vue d’exercer le rôle d’organe chef de culte (OCC) pour le culte islamique, c’est-à-dire d’interlocuteur avec les autorités. En 1999, il est composé de 16 membres, issus des 68 qu’en compte son Assemblée constituante (61 élus et 7 cooptés) établie suite aux élections du 13 décembre 1998. L’Exécutif a été reconnu par un arrêté royal du 3 mai 1999. Dès 2001, suite à d’importantes tensions, une motion de défiance est votée par l’Assemblée contre l’Exécutif.

En 2002, quatre membres de l’Exécutif tentent d’instituer une « présidence collégiale » visant à remplacer le président en exercice, Noureddine Maloujahmoun ; la tentative échoue suite à une décision judiciaire, mais l’Exécutif tourne désormais au ralenti.

2003

2003 est également une année difficile pour l’Exécutif dans un contexte pré-électoral belge tendu ; il présente sa démission en bloc le 6 février. Le Gouvernement fédéral avalise cette décision ainsi que la composition de l’équipe remplaçante, instituée à titre transitoire (jusqu’au 31 mai 2004), en approuvant un projet d’arrêté royal qui semble n’être jamais entré en vigueur.

Élections du 20 mars 2005

Le 20 juillet 2004, aucun consensus n’ayant pu être trouvé entre l’organe chef de culte et la Ministre de la Justice (sur l’importance du renouvellement de l’Assemblée), Laurette Onkelinx (PS), le Parlement adopte la « Loi du 20 juillet 2004 portant création d’une Commission chargée du renouvellement des organes du culte musulman ».

Suite aux travaux de cette commission, de nouvelles élections ont lieu le 20 mars 2005 et conduisent à une représentation nettement majoritaire de la communauté turque au sein de l’Assemblée constituante (40 élus sur 68, pour 20 marocains). Jusqu’alors, les élus marocains surpassaient en nombre les élus turcs ; il faut voir dans ce renversement l’effet d’un appel au boycott des élections émis par la communauté marocaine.

Vers une stabilisation ?

Après de nombreuses tergiversations marquées par d’importantes dissensions internes, un nouvel Exécutif voit le jour dans la douleur et est reconnu par un « Arrêté royal du 7 octobre 2005 portant reconnaissance des membres, titulaires d’un mandat au sein de l’Exécutif des Musulmans de Belgique ».

Sous la présidence de Coskun Beyazgül, des avancées seront enregistrées, notamment la reconnaissance de 43 mosquées par la Région wallonne, suivie en cela par la Communauté flamande, la Région de Bruxelles-Capitale et l’Autorité fédérale, qui a entériné un cadre administratif pour 50 imams. Pour autant, les divisions continueront à miner une institution qui s’avère à la fois peu représentative de la communauté des fidèles (mais peut-elle et/ou doit-elle l’être?) et, à la fois, incapable de fonctionner de manière pleinement satisfaisante.

Nouvelle crise particulièrement aigüe

En septembre 2007, la majorité des mosquées réclame la démission de l’Exécutif suite à des soupçons de malversations financières ; 10 des 17 membres de l’Exécutifs sont écartés de leurs fonctions par décision de l’Assemblée générale du 14 du 14 décembre 2007, entérinant le blocage généralisé. Suite à la décision du nouveau Ministre de la Justice, Jo Vandeurzen (CD&V), de suspendre le financement de l’Exécutif des Musulmans, les élections prévues pour reconstituer l’équipe échouent et la situation semble particulièrement délétère.

Le président, Coskun Beyazgül, démissionne le 27 février 2008 suite à son inculpation pour faux et usage de faux et d’abus de biens sociaux, ainsi que celle de plusieurs membres de l’Exécutif. Les cartes blanches se multiplient, ainsi que les appels à des assisses de l’islam en Belgique.

Est-il possible de tirer une conclusion autre que provisoire ?

Finalement, au terme – provisoire – de cette invraisemblable épopée, l’Assemblée générale procède le 14 mars 2008 à l’élection d’un nouvel Exécutif, faisant donc fi de la tabula rasa que d’aucuns préconisaient. Jo Vandeurzen, Ministre de la Justice, a reconnu à la fin du mois de mai les membres titulaires d’un mandat au sein de l’Exécutif, chargeant ceux-ci de trouver remède à la crise… Sans pour autant lever la suspension des subsides de fonctionnement. Visiblement, le bout du tunnel n’est pas encore en vue !

Une réflexion au sujet de « Crise continue de l’Exécutif des musulmans »

  1. himself

    En marge, on peut se demander si monsieur Guenned a toujours une place au ministère de la justice en temps qu’expert et négociateur en affaires musulmanes.

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  2. Francois

    A mon avis, il a dû suivre celle-dont-on-ne-prononce-pas-le-nom-ici aux Affaires sociales et à la Santé publique…

    Qui sait, si ça se trouve il sera mandaté pour organiser un prochain fiasco à la fête de l’Aïd 😉

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  3. himself

    « celle-dont-on-ne-prononce-pas-le-nom-ici »

    … j’aime.

    Peut-être que qqun sait ce qu’est devenu cette personne au passé controversé; mon contact « infiltré » dans cette sphère ne répond plus.

    Soit il me fait la gueule (mais je ne serais pas le seul dans le cas), soit il a été découvert et a été liquidé au petit matin sur un parking de Cointe.

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  4. Francois

    Excellent! Un bon vieux règlement de comptes… Je n’ai pas de contacts dans ces sphères-là. Pas encore…

    Mais il faudrait également trier le bon grain de l’ivraie en ce qui concerne ce Guenned. Parce que l’info qui circule abondamment sur son compte est aussi largement sponsorisée par une extrême-droite nauséabonde prompte à invoquer la théorie du grand complot, Pensée Unique etc.

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  5. Mam

    François, as-tu déjà évoqué dans un précédent article, ou te serait-il possible de le faire dans un prochain, l’intérêt pour les différentes parties de financer les cultes? J’ai lu que la sciontologie avait acquis en Espagne le statut de religion. Cela veut-il ipse facto dire réception de subsides?
    Merci d’éclairer ma- nos- lanterne (s)!

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  6. Francois

    Cela dépend des systèmes. En Espagne, cela ne fonctionne pas du tout de la même manière puisque le système est électif (choix des fidèles du financement).

    Or, dans les faits, seuls l’Église catholique et la Croix Rouge bénéficient du système, qui tu l’auras constaté a été ouvert à des associations à vocation caritative autre que religieuse…

    Mais pourquoi pas revenir sur l’intérêt de financer les cultes? Ce qui est intéressant, c’est de constater une convergence. Des pays comme la France ou les USA, traditionnellement opposés à tout financement des cultes, évoluent aujourd’hui vers un financement feutré, qui parfois tait son nom. Pourquoi?

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  7. JD

    Je voudrais comprendre l’argument selon lequel si on finance l’église catholique, il ne faut pas nécéssairement financer la scientologie. Quelqu’un peut m’éclairer?

    JD

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  8. Francois

    Deux arguments au vol :

    1) Le culte est financé, en Belgique à tout le moins, en vertu de son « utilité sociale » présumée. Ce qui signifie qu’il appartient aux pouvoirs publics de décider quel culte revêt une telle utilité sociale. C’est ce qui distingue un « culte reconnu » d’un culte qui ne l’est pas ; dans tous les cultes non reconnus sont à inclure les mouvements contestés de nature religieuse (sectes)

    2) Éviter le saupoudrage budgétaire. De jurisprudence constante, il est légitime pour les pouvoirs publics de répartir entre quelques bénéficiaires la manne allouée aux cultes. Pour justifier du financement, il convient donc en principe d’atteindre une masse critique de fidèles.

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  9. JD

    Ok, donc la justification est utilitariste. De ce même point de vue, il vaut mieux que la Chine gagne la coupe du monde plutot que la Belgique. Pas con après tout. Mais quand la scientologie aura atteint une masse critique, il faudra la financer aussi alors. Mais je te vois venir, tu vas me dire que c’est une secte, pas une religion. Alors inévitablement on se ramène au débat sur la différence entre une secte et une religion. Et là, si quelqu’un a un argument, je veux bien qu’il m’éclaire encore une fois. 🙂

    JD

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  10. Francois

    Oui, à vrai dire il existe un argument spécifique à l’Église catholique : celui de la confiscation historique de son patrimoine par Napoléon. De cette perspective, le denier du culte serait à considérer comme une sorte de rente versée par l’État à l’Église en contrepartie de la propriété sur les biens ecclésiastiques…

    Sur ce qui distingue une secte d’une religion, c’est une question qui se pose avec une terrible acuité partout en Europe, et qui dépasse de très loin le strict cadre de la scientologie. Par exemple, de nombreux mouvements néo-Évangélistes se font jour, dont le statut n’est pas toujours clair. Des commissions parlementaires ont été mobilisées sur la question, des rapports très controversés ont été déposés.

    Grosso modo, tous les modèles de financement du culte convergent vers un pluralisme limité : pluralisme, au sens où plusieurs cultes sont reconnus officiellement et financés, mais limité au sens où seuls quelques cultes bénéficient du système…

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