Anticléricalisme primaire à Questions à la Une

FPCQuestions à la Une se spécialise dans les dossiers à charge, c’est notoire. Ils ont une dent particulière contre les cultes et principalement le culte catholique, c’est tout aussi connu. L’émission de ce soir traitait d’un sujet que je connais bien, puisque je lui consacre mon mémoire de licence : le financement public des cultes en Belgique.

Je me demande s’il est conforme à la déontologie journalistique d’orienter à ce point le propos médiatique. Il est vrai que le dispositif juridique actuel est hérité de 1830 (et même avant, par exemple le Concordat de 1801), même s’il a évolué depuis, et que certainement il mériterait d’être adapté. Mais la mauvaise foi est de mise, de toute évidence ; les contre-vérités ou mensonges par omission sont légion.

Première contrevérité ; le culte catholique ne bénéficie pas de 90 % des subsides totaux versés au culte. Les dernières estimations de M. chiffres en la matière, Jean-François Husson, sont de l’ordre de 80 % (voir Politique, décembre 2007, qui donne un aperçu autrement plus représentatif du système et de ses limites).

Ne sont interviewés que des membres du CAL et des socialistes ; seul Mgr Léonard a l’honneur d’un coup de fil de mauvaise qualité et de trois questions agressives qui tentent de lui faire dire ce qu’il n’a pas dit. Les maigres propos du porte-parole de la conférence épiscopale, Eric de Beukelaer, sont sélectionnés avec un – trop? – grand soin.

Les statistiques de fréquence du culte catholique utilisées ont un mérite indicatif ; si je ne m’abuse, le baromètre religieux 2008 a été utilisé (le chiffre de 40 % est avancé). En revanche, en ce qui concerne l’appartenance à la laïcité, on pose la question à des gamins dans la rue ou on propose témérairement un chiffre de 25 % de laïcs. Cela ne correspond pas du tout aux chiffres avancés par le même baromètre, qui sont désastreux pour la laïcité organisée (entre 1,5 et 3 % de la population).

Il n’est jamais précisé la spécificité historique du culte catholique ni de l’importance de la gestion de tout le patrimoine historique, qui a également vocation culturelle. Des études menées à Mons (Moens, Charlier) indiquent l’attachement que les Belges éprouvent encore, en large majorité, même les non-croyants, pour les pierres de leur église. C’est un patrimoine onéreux à entretenir et des exemples de reconversion montrent que l’Eglise n’est pas si fermée que ce que montre l’émission.

Autre contre-vérité : parler de cumul des traitements des prêtres est aussi une formule « trompeuse » : le cumul est légalement limité à 1,5 fois le traitement pour des prêtres qui couvrent jusqu’à 5 ou 6 paroisses, parfois. Le casuel, bien qu’on ne dispose pas de chiffres exacts, est dérisoire (sauf peut-être exception dans certaines communes riches?). La RTBF fait cette chose que je déteste, quelle que soit la matière ; diviser le montant global annuel affecté aux cultes en autant de citoyens et dire « le subside au culte vous coûte 30 € par an ». Combien nous coûte la RTBF avec ce genre de calcul idiot et réducteur? Combien des membres de son CA ont-ils des cumuls autrement plus lucratifs?

Le coup des assistants paroissiaux, la première « parade légale », est probablement une question qui mérite d’être posée. Des laïcs peuvent officier en tant que ministres du culte, ce qui permet à l’Eglise de lutter contre le déclin des vocation. Cela peut être remis en cause, en se demandant s’il est normal que les pouvoirs publics pallient à la crise des vocations? Pour autant, il faut le faire en des termes nuancés et éviter les simplismes.

Le déballage de « parades légales » ne vaut même pas qu’on s’y attarde… Que penser de l’Église méchante exploitante de main d’oeuvre immigrée clandestine et le tout sur le dos des pouvoirs publics? C’est pourtant le cliché véhiculé. Et cette glorification du modèle français et de sa présupposée « exception laïque », soit une séparation »radicale » de l’Église et de l’État depuis 1905? Bon, on peut s’en inspirer mais alors il faut expliquer clairement que c’est une opinion, pas une sorte de modèle idéal tombé du ciel.

Bref, si je prends position ici, c’est contre l’émission et pas en faveur du culte catholique ni de n’importe quel culte. Je veux bien donner sous peu un aperçu un peu plus objectif du système et de son fonctionnement, si cela t’intéresse, cher lecteur (n’hésite pas à te manifester en commentaire!). Mais pour parer au plus pressé, certains rectificatifs devaient impérativement et urgemment être apportés…

Plus d’infos sur l’émission dans La Libre.

Une réflexion au sujet de « Anticléricalisme primaire à Questions à la Une »

  1. Gilles

    Il ne faut pas oublier aussi que beaucoup de paroisses abritent en leur sein parfois même sous l’église du quartier ou du village des mouvements de jeunesse. Or, en Belgique, les jeunes qui les fréquentent ne sont pas peu, c’est même un des pays les plus scouteux du monde à en juger par le rassemblement à Bruxelles d’avril dernier.
    Toucher aux subventions de l’Eglise catholique, c’est aussi toucher à l’accueil réservé à ces mouvements très populaires notament dans l’attribution de locaux, de moyens et de service, même s’il existe d’autres solutions.

    Je parle en connaissance de cause puisqu’à St Vincent, paroisse dont la magnifique église qui peine vraiment à être rénovée pour de bon et où j’étais encore chef scout l’année passée, la fabrique d’église visiblement en difficulté financière, commence à faire payer les charges aux sections qui veulent y organiser des activités scoutes qui ont toujours été gratuites (et par la même occasion pour organiser un régime digne de la gestapo mais bon, je vous passe les détails…)

    Pour l’église catholique en Belgique, en général, il y a beaucoup de choses qui gravitent autour, et même s’ils se veulent entièrement ouverts à toutes les confessions, les scouts en font partie…Preuve encore qu’une église ne touche pas seulement que les fervants catholiques mais bien toute la vie d’un quartier ou d’un village.

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  2. Francois

    Voici le contenu de mon intervention sur Questions à la Une

    http://www.intermedias.be/forum/topic/show?id=2000553%3ATopic%3A6763

    « Question à la Une » : faux journalisme ou vrai sensationnalisme?

    Mesdames, Messieurs, l’intitulé de cette discussion est aussi honnête intellectuellement que ceux des questions orientées que posent, selon moi, Defossé et son équipe dans l’émission « Question à la Une ».

    Trêve de slogans chocs, je tiens à m’expliquer de façon plus nuancée (je précise que je ne nourris aucune rancœur personnelle vis-à-vis des auteurs de cette émission, comme certains finiront par le croire, mais je me devais de réagir).

    La question posée en première partie était « Argent public: les cathos reçoivent-ils trop? ». Il se trouve que je connais un petit peu cette thématique ; je travaille là-dessus actuellement dans le cadre de mon mémoire de licence. Sur mon blog (Anticléricalisme primaire à Question à la Une), je tente un relevé non-exhaustif des inexactitudes, des contre-vérités ou autres mensonges par omission qui ont été soumis au téléspectateur. Ce qui est gênant, c’est que je puis affirmer avec certitude que tous ces éléments convergeaient à sens unique, dans le sens d’une mise en question (déjà maintes fois entreprise) de l’Eglise catholique.

    Ma question ici est : quel est le statut exact de l’émission Question à la Une? Elle passe en prime time, auprès d’un public pas spécialement averti. Selon moi, bien que je ne connaisse pas les règles qui régissent la profession, il s’agit plus d’une tribune d’opinion que de journalisme – si on n’appelle ça du « journalisme » d’investigation, je demande à voir le code de déontologie. Les concepteurs de ce numéro – à tout le moins – cherchent à véhiculer un message qui est loin d’être neutre idéologiquement.

    Ils le présentent de manière arbitraire et orientée, avec un montage hyper pro et très bien rythmé ; à aucun moment ils ne donnent les clés au téléspectateur pour se faire sa propre opinion. Alors soit c’est ouvertement anticlérical, socialiste ou bouffeur de curé, et cela ne me gêne aucunement du moment que ce soit assumé, soit c’est de l’amateurisme et de la malhonnêteté intellectuelle.

    Bon, je vais passer pour un bouffeur de Question à la Une, c’est vrai que je les ai déjà critiqués, mais je suis régulièrement dérangé par la manière insidieuse qu’à cette émission de faire passer ses opinions pour des vérités aux heures de grande écoute. Comme dirait feu mon lointain cousin, « Bardaf… C’est l’embardée »!

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  3. charles

    N’ayant pas regardé l’émission, je m’abstiendrai de prendre position à son sujet. Sur le fond et dans l’absolu, c’est-à-dire en théorie, le subventionnement des cultes par l’Etat (en ce compris désormais, le « culte laïque », sommet de la dérision), me paraît une idée baroque. Il ne s’explique qu’historiquement (Concordat) et par les liaisons dangereuses qu’entretient traditionnellement la politique avec la religion, et la religion avec la politique.
    Conceptuellement plus acceptable (ou moins inacceptable) me paraîtrait être un système inspiré du Kirchensteuer allemand et appliqué à toutes les croyances: la fixation d’un budget global des cultes, réparti entre ceux-ci en fonction du nombre de croyants, recensés par une forme ou l’autre d’adhésion, valable pour un exercice budgétaire. Avec le droit imprescriptible pour tout citoyen de n’adhérer à aucun magistère philosophique ou religieux.

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  4. Mam

    matières épineuses et sensibles : les sous et les croyances.

    Avant, J Cl Defossé me faisait rire, il bousculait d’une façon littéraire et irrévérencieuse tous les manquements réels de nos gouvernants. C’était du concret, je parle de la mémorable saga des « Travaux inutiles », qui ne s’en souvient pas s’il était en âge?!?
    Mais à présent le ton a changé. C’est moins fouillé, c’est rentre-dedans, c’est dommage que cette émission démolisse sans nuancer davantage son propos. Ca en devient irrespectueux de la vérité en soi et du droit à l’information de chacun des contribuables qui financent ces émissions.

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  5. Marc

    Je suis consterné, horrifié, les mots me manquent pour dire ce que je ressens.
    En effet, il est un peu aisé et hypocrite de la part de tous ces anti-clériquaux (politique en tête) d’oublier Napoléon et sa main-mise sur les biens religieux et ses accords compensatoires.(à savoir la prise en charge des honoraires, de l’entretien des bâtiments et autres biens spoliés par le pouvoir au début du 19ème siècle.)
    Je pense de nouveau qu’il est malsain de mettre dans un même panier tous les genres de croyance et d’obédience.
    Comme lors d’un accident de voiture, le cas extrême est que la personne en droit demande un véhicule identique au sien lors du sinistre, nous verrions ce qu’il en couterait à l’état de rendre en l’état tous les biens confisqués. ( voir état des biens religieux lors de leurs confiscations ).
    Il est donc normal que l’état soit obligé de s’acquitter de son obligation.
    Nous pourrions demander réparation en justice si d’aucun continue et aboutisse à une rupture de contrat.

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  6. JD

    Anitcléricalisme primaire, ca me fait penser à antiaméricanisme primaire. Ceux qui véhiculait ce slogan était bien sur de fervants supporter du gouvernement américain. Ca servait à discréditer l’opposition, j’entends les gens qui suivaient Chirac dans son non-alignement à Bush. Sarko est arrivé, les médias le suivent, les plus excités n’ont même plus besoin d’utiliser ce genre de propagande terminologique.

    Bon cela dit, je n’ai pas vu l’émission, donc je m’abstiens (voilà qui est très catholique).
    JD

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  7. The Mole

    Non, le culte catholique ne bénéficie pas de 80% du financement public, mais bien de 86,4% (soit 258,2 millions d’euros), selon les derniers chiffres disponibles que m’a transmis Jean-François Husson, au début de cette année. Ce chiffre intègre le financement global: fédéral (traitements et pensions), local (déficit des fabriques), dotation radio et télé (émission concédée), et exonération du précompte immobilier. Jean-François témoigne lui-même que le culte catholique continue à bénéficier d’une situation privilégiée, par rapport aux autres cultes reconnus (surtout par rapport à la 2e religion du pays, l’islam, qui se contente de 2,4% du financement public (soit 7,2 millions d’euros).

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  8. The Mole

    Par ailleurs, Alain Dremière m’a confié que l’interview d’Eric de Beukelaer a duré plus d’une heure, mais que l’intéressé restait dans des propos très langue de bois. Par ailleurs, l’émission donnait longuement la parole à des fabriciens et des prêtres. Il est faut de dire que seuls les membres du CAL avaient la parole!

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  9. The Mole

    Le baromètre religieux que vous invoquez est largement sujet à caution… Il y aurait, à l’en croire, 12% de musulmans en Communauté française, voire 30% à Bruxelles! C’est impossible. Par ailleurs, ce baromètre sous-évalue la communauté se revendiquant de la laïcité, en créant plusieurs sous-catégories (athée, agnostique, etc.). D’autres sondages, plus fiables (notamment l’Ipsos de 2006), situent effectivement cette communauté aux alentours de 25%. Pour info, selon le décompte de M. Husson, la laïcité organisée perçoit 7,8% du financement public (soit 23 millions)… Plus de dix fois moins que le culte catholique. (je précise que je n’adhère pas à cette communauté laïque). Ne reprochez pas à la RTBF des excès dans lesquelles vous sombrez aussi 😉

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  10. Francois

    J’avais rédigé un long commentaire qui s’est égaré dans les limbes des nuages d’octets qui peuplent ce blog et la planète informatique. Sorry donc de répondre si tard, mes accès à internet sont actuellement limités.

    @ Gilles
    C’est très vrai. Mon ancienne unité n’a pu être reconduite dans les locaux qu’elle occupait historiquement à Liège. Grâce à certains relais à l’évêché, elle a pu trouver rapidement une solution de remplacement. Et c’est vrai que sans cet appuis l’absence de locaux se serait très rapidement avérée problématique.

    @ Charles
    Merci pour votre commentaire pertinent, on se rappelle tous l’article 181, § 2 et la puissance des symboles, n’est-ce pas? Un système d’impôt d’Église (perçu grâce à l’appareil administratif étatique) comme le Kirchensteuer est intéressant. Si la plupart des suggestions de réforme s’orientent peu ou prou vers un système électif, la doctrine lui préfère cependant un système tel que le 5/000 espagnol (bien que celui-ci ait été mal conçu et limite le choix, dans la pratique, entre l’Église catholique et la Croix rouge) et le 8/000 italien (qui s’apparente à un référendum citoyen entre les différents cultes, certaines associations caritatives voire les partis politiques). Je pourrais développer ci cela intéresse certains lecteurs, manifestez-vous!

    @ Mam
    En effet, terrain miné. Je m’en aperçois à la lecture d’une certaine littérature « scientifique », l’objectivité est difficile. Même si Defossé n’est pas l’auteur à proprement parler de ce reportage, les échos que j’en ai urbi et orbi regrettent la grande époque des Travaux inutiles 🙂

    @ Marc
    Il faut savoir que l’argument de la compensation de la confiscation historique est malmené. Certains y voient le payement par l’État d’intérêts sur des bâtiments dont il est nu-propriétaire et l’Église usufruitière, mais ils se font de plus en plus rares. La plupart considèrent le financement comme un remboursement d’un capital qui arrive tout doucement à échéance… Je n’ai pas d’opinion à cet égard. En revanche, il faut considérer avec une grande attention la conception proactive du pluralisme à la belge, qui revient à financer aussi bien les catholiques, avec ses spécificités, que les autres cultes ou « convictions philosophiques non confessionnelles ».

    @ JD
    Votre critique rejoint un peu celle de The Mole. Je dois avouer que ma réaction est spontanée et +/- en direct et, je le crains, parfois peu nuancée. Si j’utilise des slogans, c’est que, vous savez, le choix des armes…

    @ The Mole
    Merci pour vos nombreuses critiques constructives, auxquelles je vais répondre de manière la plus circonstanciée possible:

    * Les chiffres (J-F Husson) = mea culpa. En me basant sur les derniers chiffres disponibles, j’ai retenu trop rapidement la quotité qui revient au catholiques uniquement en ce qui concerne les traitements et pensions des ministres du cultes, qui s’élève ainsi à 76,5 %. Pour l’ensemble, vous avez tout à fait raison, il s’agit d’une part de 86,5 % du total. Bon, pour chicaner, ce n’est toujours pas 90 % mais l’erreur est plus importante dans mon chef!

    * Merci de la précision concernant l’interview d’Eric de Beukelaer. Sauf erreur, le reportage mentionnait la durée de l’interview et tout a été mis en scène pour bien montrer que langue de bois il y avait eu. Ici, je m’en remets à l’appréciation de M. Dremière…

    * En revanche, je pense qu’on peut se mettre d’accord sur le problème des interlocuteurs. Oui, l’émission a donné la parole à l’un ou l’autre fabricien ou prêtre de paroisses profondes, je vous l’accorde. Cela dit, pour le côté laïc, ce n’était pas un obscur délégué ou le gestionnaire d’une quelconque maison de la laïcité qui étaient interviewés. Qualitativement, je maintiens une disparité dans le panel retenu, surtout au niveau des chercheurs interviewés…

    * Certes, le baromètre que j’invoque est sujet à caution. Mais d’où sortent les chiffres avancés par l’émission? Concernant la quantité de laïcs, il existe un malentendu fondamental selon les comptages. Certains considèrent qu’est laïc celui qui se déclare tel, alors en effet subdiviser en plusieurs catégories (athées, agnostiques, etc.) conduit à minimiser l’importance du groupe. D’autres, en revanche, considèrent un peu vite que tout qui ne déclare pas appartenir à un culte relève de la laïcité organisée, ce qui est vraisemblablement erroné également, car il s’agit d’une conception philosophique. En principe, le législateur pourrait reconnaître d’autres filières que la « laïcité organisée ». Auriez-vous par hasard la source Ipsos 2006, cela m’intéresserait?

    * Et bien, au total, un peu de nuance ne fait pas de tort et je pense avoir répondu avec un maximum d’honnêteté à vos reproches en bonne partie justifiés!

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