Les gens

La sémantique récèle bien des mystères et je voudrais attirer l’attention sur ce qui me semble être un glissement de cet ordre depuis les élections en Belgique. L’électeur, dont la voix constitue la fondation du système politique en vigueur, donnent des assises aux partis politiques et particulièrement à leurs représentants les plus visibles. Avant le 10 juin, cet électeur était un « citoyen« . Habitant de la polis (la Cité grecque), il s’apprêtait à jouer un rôle actif dans l’espace public belge et à instituer un gouvernement.

Seulement voilà, il y a eu la crise. Tout un temps, on a parlé, analysé et disséqué le choix de « l’électeur« . On était loin de référer à une prophétie divinatoire, mais le terme était entendu au sens de celui-qui-s’est-prononcé, l’oracle si l’on veut. Logique, après des élections. Certains ont vu dans l’exercice de l’obligation de vote (en Belgique, ce n’est pas à proprement parler un « droit »), l’indécision et l’incompatibilité fondamentales qui ont conduit à la crise.

Depuis l’enlisement sans précédent de la crise et sa mutation en ce que d’aucuns appellent la « crise de régime », on assiste à l’émergence d’un nouvel acteur sémantique, qui ne repose plus sur l’individu (le citoyen, l’électeur). C’est un corps social difforme et diffus, collectif, labellisé sous l’appellation « les gens« . Combien de fois l’inquiétude légitimement exprimée de voir les négociations patiner n’a-t-elle pas fait écho dans une certaine presse sous le slogan « Il faut un gouvernement pour s’occuper des vrais problèmes des gens ». Comme si le fait de n’avoir pas de gouvernement était un faux problème!

« Les gens », le label, réfère pourtant à une certaine idée du citoyen démocratique. Celui qui, passif, attend de la formation d’un gouvernement et de l’Etat en général qu’il satisfasse à ses exigences, qu’il « maximise son utilité » en échange de la voix qu’il a accordé. Consécutivement à l’augmentation du baril de pétrole brut et à la spéculation sur les matières premières, « les gens » attendent du gouvernement (au demeurant de manière naïve) qu’il remplisse leur cuve à mazout et assure leur « pouvoir d’achat ».

« Les gens » devraient s’insurger contre cette catégorisation aussi dépréciative que possible, collectivisante, qui réduit l’ensemble des citoyens-électeurs à un groupe dont la « médiocritude » et l’égoïsme de bas étage sont les principales caractéristiques.

Je ne peux ni ne veux rentrer dans un débat sur la « précarité » – j’accepte mal la formule d’un « précariat » en voie de constitution. Pour autant, je constate que la manifestation sur le pouvoir d’achat du week-end dernier est un échec ; 20 000 personnes, ce n’est pas rien, mais c’est à mettre en perspective avec les 200 000 personnes qui ont défilé dans les rues de Liège pour cette grand-messe de la consommation de Noël, à savoir la Parade RTL. Les budgets pour les cadeaux de saint-Nicolas, sous une forte pression publicitaire, ont atteint des records en 2007, de même que 70 % de consoles de jeu vidéo supplémentaires ont trouvé acquéreurs, de 2006 à 2007.

En conclusion, « les gens » est une expression qui dévalorise fondamentalement le citoyen, l’amalgame à un troupeau aux aspirations bas-de-gamme. Et concrètement, lorsque le citoyen devrait se réapproprier l’espace public, invectiver le politique pour son comportement (pas toujours reluisant), faire tonitruer sa voix, manifester, s’insurger… Il préfère parader pour Noël. « Parce que c’est gratuit et qu’on y a droit et qu’on serait bien bête de pas en profiter » (Amélie Nothomb pour la formule délicieuse).

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